mardi 24 mars 2009

Lettre ouverte aux lecteurs qui aspirent encore à la liberté



Un excellent texte de l'Association Verbes, à l'occasion de la journée de la librairie indépendante ( 23 avril ). En France, plus de 350 librairies y participent.

Que reste-t-il de la litté-rature aujourd'hui ?

À l'heure où le livre végète comme produit décoratif au service d'une distinction sociale et fait l'objet d'opérettes médiatiques avantageant quelques auteurs domptés d'avance pour le show de l'animateur.

À l'heure où s'impose une culture de divertissement écrasant l'imaginaire, sourde à cette déflagration que peut être encore la littérature.
À l'heure où cette idée même de littérature se dilue dans des arènes médiatiques inadéquates...

À l'heure où toute la chaîne du livre s'est fractionnée, perdant toute perspective générale au profit d'un clientélisme désorienté.

À l'heure enfin où cette culture libérale sape les synergies vitales et créatives entre les partenaires, coupant les ponts menant la littérature dans les couches les plus profondes de la société et favorisant toutes sortes d'automatismes culturels sclérosants.

La machine tourne à vide, oublieuse de ses destinataires : rentrées littéraires consensulelles où on se met d'accord en mai sur 20 livres, où on en élit 6, où on en découvre 3 et où on en tue 480... La loi de l'art a toujours été le choc entre le bon et le moins bon. Sauf qu'aujour-d'hui, c'est bien souvent le moins bon qui l'em-porte sur des critères creux (air du temps, peoplelisation, déballages opportu-nistes, confusion entre chiffre de vente et valeur littéraire), conta-minant tout le système des éditeurs aux journalistes, en passant par les libraires et les bibliothécaires...

Il se trouve que depuis huit ans l'association Verbes a insuflé et ce, avec un succès grandissant, un mouvement de terrain national très exigeant émanant de la librairie indépendante dans le cadre de la journée mondiale du livre et du droit d'auteur. Une journée qui rassemble 380 libraires, partout en France, dans une ferveur offensive pour redéfinir notre résistance à une dictature hypercapitaliste sournoise ainsi que notre combat quotidien, subtil, artisanal pour soutenir à travers l'édition de création une haute, belle idée du livre.

Cette journée se glisse dans les interstices d'une réception forcé-ment lacunaire et incarne un rassem-blement de toute la profession autour d'œuvres choisies dans une liberté de goût éclairée.

À l'heure où de nouveaux espaces de vente surgissent sur Internet, il est capital qu'ensemble, libraires, lecteurs, éditeurs et auteurs interrogent le sens et la présence d'espaces commerciaux concrets comme ceux de la librairie indépendante, au coin de nos rues, au cœur de nos villes et partout dans notre pays. À quoi sommes-nous attachés et que se joue-t-il dans ces lieux-là ? Qu'y voit-on ? La librairie est vitale, dans son essence subsersive : chaque fois qu'un lecteur franchit la porte avec une idée en tête, un livre, une recherche, un désir de contact, un ouvrage perdu, sa demande se déplace souvent vers l'objet d'à côté, l'inattendu, l'imprévisible, l'inimaginable...

C'est cette aventure-là que permettent ces " travailleurs de papier " de la librairie indépendante et c'est cette aventure-là que les lecteurs maintiennent en choisissant de fréquenter ces lieux.

Une librairie se maintient par elle-même, par les livres qui la peuplent et par le métier qui les met en relation les uns avec les autres selon une ligne éditoriale subjective. Notre journée, le 28 avril 2007, vous engage donc à une joyeuse guérilla intellectuelle contre une conception du monde qui ne peut se satisfaire du produit unique à potentiel commercial mais cherche bien au contraire à favoriser une authentique démocratie culturelle.

Association Verbes

lundi 23 mars 2009

Stand by me in the streets...


Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager cette trouvaille géniale (leweb2zero)


Et puis...



Le mythique John Lennon !

lundi 1 décembre 2008

Ce que le jour doit à la nuit : Yasmina Khadra - Éditions Julliard - 2008

Un regard très humain sur l’Algérie coloniale

C’est l’histoire d’une bande d’amis sur fond d’Algérie coloniale entre 1830 et 2008. Elle nous est racontée par Younès, qui deviendra assez vite Jonas. Nous sommes dans la région d’Oran, chère au cœur de Yasmina Khadra.

Quelque part, dans l’Oranie, Younès est élevé, avec sa sœur Zahra, dans sa famille paysanne, au milieu d’un petit lopin de terre légué par les ancêtres de son père Issa. Ils mènent une vie miséreuse, marquée par la malchance qui finalement conduira Issa à hypothéquer ses terres, puis, suite à un incendie allumé par malveillance, verra son maigre bien confisqué par l’administration coloniale. Dès lors, il faut partir.

C’est ainsi que la famille se retrouve à Jenane Jato, bidonville d’Oran, dans une petite pièce sombre et misérable, où on dort à même le sol. Le père courageux, fier et déterminé, travaille comme une bête de somme à décharger les bateaux, sur le port d’Oran. Là encore, le mauvais œil aura le dernier mot, malgré l’acharnement exemplaire d’Issa. Devant des difficultés insurmontables, le père sera bien obligé de reconnaître qu’il n’a aucune chance d’assurer quelque avenir que ce soit à son fils. Il décide alors d’accepter l’aide de son frère, pharmacien dans les beaux quartiers d’Oran et lui confie Younès, âgé d’une dizaine d’années.

C’est ainsi que Younès change radicalement de vie, auprès de son oncle Mahi et de sa tante Germaine qui est catholique. Le couple l’appelle Jonas, lui qui a les yeux bleus et ressemble à un ange. Ainsi, son intégration parmi les pieds noirs sera plus aisée, pensent-ils. Il va à l’école et apprend vite. Il y est confronté aux comportements sectaires des petits roumis qui n’hésitent pas à considérer que les Arabes sont paresseux, ce qui le choquera beaucoup. Mais Jonas courbe le dos, n’entre pas en conflit, lorsqu’on lui cherche des ennuis et ainsi arrive à se protéger des agressions. Son père qu’il admire tant disparaît et sombre dans l’alcoolisme. La vie s écoule paisiblement jusqu’au jour où la police vient arrêter son oncle messaliste. Nous sommes à l’époque où la guerre éclate en Europe. Mahi est libéré mais reste très marqué par la semaine passée en prison. Il ne le supporte pas et décide de quitter Oran.

Nous retrouvons Germaine, Mahi et Younès/Jonas à Rio Salado, aujourd’hui El Maleh, pas loin, à l’Ouest d’Oran. Une pharmacie, la seule du village, les y attend et tout le monde reprend ses marques. Jonas, après des débuts difficiles avec Jean-Christophe, issu d’une famille modeste, s’en fera un ami et il rejoindra ainsi le reste de la bande composée de Simon qui est juif, dont le père est malheureux en affaires, et Fabrice élevé par sa mère qui est seule et qui possède plusieurs magasins. Ils seront surnommés « les doigts de la fourche ». Cette solide amitié va constituer le centre de cette saga ainsi que la venue d’Émilie, l’amour impossible de Jonas. Jonas sera pharmacien, comme son oncle.

Cette bande de copains, à laquelle se joignent souvent les deux cousins José et André va vivre les premiers émois amoureux, connaître les brouilles et les bonheurs. Jonas va côtoyer le père d’André qui possède l’une des fermes les plus importantes de la région et assistera aux mauvais traitements infligés par André à son domestique Jelloul. Il fait partie des nantis, mais n’oublie jamais ses origines, sans pour autant se manifester comme musulman. La guerre d’Algérie arrive et « les doigts de la fourche » restent toujours liés, malgré les choix des uns et des autres, mais les périodes de crise se multiplient. Jonas, lui ne choisit toujours pas son camp. Il ne sera amené à aider les combattants de l’ALN que parce qu’il lui sera demandé de dispenser des soins. Ainsi se passe la guerre à Rio avec quelques évènements très marquants qui toucheront durement la bande d’amis. C’est là aussi que chacun fera des choix de vie fondamentaux et que Jonas passera définitivement à côté du grand amour avec Émilie. En 1962, Jonas assistera au départ de ses amis et nous le retrouverons en 2008, à Aix en Provence, dernière demeure d’Émilie, où il va retrouver des septuagénaires qui lui sont chers.

Yasmina Khadra, tout au long de ces 400 pages porte un regard très humain sur cette Algérie coloniale. Jamais il ne met au premier plan les évènements politiques. Il a voulu avec force mettre les protagonistes, la vie quotidienne au centre de ce merveilleux roman. Le choix de la famille adoptive (mixité religieuse et mélange des nationalités) de Younès n’est certainement pas innocent, comme ne l’est pas le fait que la communauté juive soit représentée dans « les doigts de la fourche ». Pourtant, il ne tient pas de discours particuliers sur ces deux sujets. C’est l’une des grandes forces du roman. Le lecteur n’est à aucun moment pris dans une démarche partisane et il perçoit ainsi beaucoup mieux l’attachement passionné à la terre natale. Cette volonté de ne s’attacher qu’au parcours des personnages justifie sans doute le vide entre 62 et 2008.

L’auteur nous avait déjà montré ses talents d’écrivain. Avec ce roman exceptionnel, il s’inscrit définitivement dans la grande littérature. Le plaisir de lire ce livre est en effet autant littéraire que de vivre, l’espace de 400 pages dont on a du mal à s’extirper, avec ces personnages qui nous touchent et nous transportent dans cette Algérie tumultueuse.

Nous ne remercierons jamais assez Yasminna Khadra d’avoir écrit cette très grande saga.

vendredi 28 novembre 2008

Visa pour la haine : Nassira Belloula - Éditions Alpha - 2008


C'est l'histoire de Noune, jeune Algérienne de Bab El Oued, qui va être happée par la violence, victime d'évènements qu'elle ne domine pas. Avec elle nous retrouvons la décennie noire qui a tant fait de mal à l'Algérie et nous parcourons le monde de l'l'Afghanistan, à l'Iran en passant par la Syrie, l'Irak, le Pakistan pour finir à New York où la vie de Noune s'écroule complètement.

Nous assistons aussi, de 1994 à 2004, à la destruction d'une famille entière, victime de la violence, du terrorisme, de l'extrémisme et de l'embrigadement. Une famille modeste comme il y en a tant et que rien ne prédestinait à cette descente aux enfers. Elle va être broyée par un intégrisme implacable qui se saisit de la misère humaine et de la grande détresse des petites gens pour recruter ses martyrs qui, finalement, ne choisissent pas de l'être.

Noune était une étudiante comme tant d'autres qui avait ses rêves pour se défendre du malheur social et s'échapper de l'enfermement de son pays. Les livres, puis les images du monde véhiculées par la parabole lui seront retirés. Elle sera dès lors confrontée à une extrême violence, qu'elle n'a pas choisie, par le biais de ses frères qui seront tous fanatisés par l'extrémisme et par le mari de sa sœur Souha, "émir" féroce qui, après la mort de celle-ci, entraînera Noune qui a promis à sa sœur de veiller sur son fils Hanouni, dans ses aventures terroristes à travers le monde. Ainsi elle connaîtra le pire de la violence et sera confrontée au malheur, au désastre, à la détresse, au désespoir et à la mort omniprésente. C'est comme cela qu'elle va être récupérée par l'Organisation et qu'elle fera l'impensable.

Nassira Belloula, à travers cette fiction nous oblige à voir comment cette violence peut ronger un être humain. Elle pose un regard très cru sur une réalité que nous sommes tentés d'ignorer. La force de son roman est là, dans ce cercle infernal qui conduit tout droit au néant. Elle nous met en garde contre finalement la banalité de la haine et l'endoctrinement qui en résulte. Elle nous rappelle ainsi que n'importe qui peut en être victime.

mercredi 26 novembre 2008

Djemina : Nassira Belloula - Média-Plus - 2008


Je peux parler de ce livre parce que son auteure me l'a fait parvenir. Qu'elle en soit ici remerciée car sans cela je ne pouvais pas l'acheter en France.

Cette remarque est d'importance pour l'ensemble de la littérature algérienne. Si on trouve Maïssa Bey, Yasmina Khadra et Assia Djebbar, par exemple, c'est parce qu'ils ont une notoriété et sont édités par des maisons françaises. Les jeunes auteurs algériens sont plus nombreux qu'on le pense et de talent. Il serait grand temps de leur faire justice. À ma connaissance, un seul titre de Nassira est disponible en France : Algérie, le massacre des Innocents (2000), aux éditions Fayard. Un seul titre sur une liste d'ouvrages déjà conséquente :

- Les portes du soleil (Poésie) - Enal, 1988

- Algérie, le massacre des innocents (Recueil) - Fayard ISBN : 2213605432, 2000

- Rebelle en toute demeure (Récit) - Éditions Chihab, Alger, 2003

- La revanche de May (Roman) - Éditions ENAG, Alger, 2003

- Conversations à Alger (Entrevues) - Éditions Chihab, Alger, 2005

- Femmes dites (Nouvelles) - Éditions Apic, Alger, 2006

- Les belles algériennes. Confidences d'écrivaines (Récits) - Éditions Media Plus, Constantine, 2006

- Djemina (Roman) - Éditions Media Plus, Constantine ISBN : 9961-922-02-6, 2006

- Visa pour la haine (Roman) - Éditions Alpha, Alger, 2008

Nassira, j'en ai parlé dans l'article Algérie-News s'en prend à Nassira Belloula, sur ce blog. C'est aussi une journaliste qui s'engage et qui prend des risques. C'est une journaliste de convictions et une auteure qui écrit aussi bien des essais que de la poésie et des romans.

Désormais, Nassira prend place aux côtés de Maïssa Bey et Assia Djebar, en ce qui concerne la défense des femmes de son pays.

Djemina c'est 22 chroniques à travers les âges, sur des destins de femmes réelles ou imaginaires. C'est aussi une ville des Aurès d'où est native Nassira Belloula. Les contes et légendes sont le terreau de ces récits qui parlent de l'histoire de l'Algérie à travers des femmes comme la vierge de Tifelfel (an 115), Sophonisbe (203 avant J-C), Dehia (an 860), Lallia (1546), Zerda (1849), Hadda (1998), Djrouta (1970), Zerfa (1980), La marquée (1970), La fille à marier (1967), La fille de la montagne Jalis (1998), l'Aïeule (2003), La femme miracle (1955), Zara (1995), La femme martyre (1997), Melha (1973), La belle des beaux quartiers d'Alger (1980). Des femmes courageuses, passionnées, martyres, violentées, rebelles, admirables.

Il faut les découvrir, au travers de ces récits parfois très courts, tous très bien écrits avec beaucoup de poésie, en même temps que plein de réalisme. Il faut aller à la rencontre de cette Algérie là, si nous voulons la comprendre mieux encore.

Djemina est le premier livre de Nassira que j'ai pu lire. Je vais de ce pas continuer de la découvrir avec "Visa pour la haine" des éditions Alpha dont je parlerai dans une prochaine chronique.

vendredi 15 août 2008

Française

La réalisatrice, Souad El-Bouhati, passe à côté d'un très beau sujet : dommage !

Voir la bande annonce : ici


J'ai pour principe de ne mettre sur ce blog que des papiers positifs. Je fais ajourd'hui exception à cette règle, tellement je suis déçu, après avoir nourri beaucoup d'espoirs sur ce film. Je ne partage donc pas les nombreuses critiques positives et notamment celle de Télarama.

Je m'empresse de dire que Hafsia Herzi, césar du meilleur espoir 2008, est excellente, tout comme dans "La graine et le mulet" d'Abdellatif Kechiche.


Hafsia Herzi dans Française de Souad El-BouhatiLe pitch : "Sofia, née en France de parents maghrébins, passe une enfance heureuse dans sa cité de province. Son père [qui perd son job (ndlr)] ayant le mal du pays, elle se retrouve dans une ferme au Maroc. Elle a dix ans à peine. Elle se jure de passer son bac afin de retourner en France à dix-huit ans. Mais la vie s'arrange toujours pour bouleverser nos plans... " (evene.fr)

Le sujet abordé va à rebours des clichés sur l'immigration : Famille, déracinement, passage à l'âge adulte, refus de laisser sa terre natale, la France, pour Sofia, l'héroïne du film qui se sent exilée au Maroc et ne rêve que de son retour en France. Pour une fois "la beurette" n'exalte pas le communautarisme et exprime une identité très forte qui bannit les clichés habituels. Pas de problèmes des banlieues, pas d'islamisme, pas de replis communautaire. La réalisatrice a cette phrase qui situe ses intentions : "Le pays d'origine qui lui manque tant n'est pas la France, c'est son Enfance." Mais même là on ne trouve pas la profondeur.

Les paysages marocains sont bien mis en images. Ils permettent de rentrer dans cette ambiance si différente de celle ressentie de la France.

Le film tarde à démarrer et lorsqu'il s'installe enfin, après trois quarts d'heure très lents, Souad El-Bouhati, qui a été longtemps assistante sociale, traite tous les thèmes énumérés plus haut, d'une façon très superficielle. La mère qui finalement prend les décisions par rapport au combat de sa fille pour retrouver la France, offre un visage fermé, autoritaire, mais le spectateur reste sur sa faim quant aux relations avec le père qui est insignifiant dans le film. Hafsia porte le film de bout en bout sur les épaules face à des comédiennes mal dirigées qui récitent leur texte plus qu'elles ne l'interprètent.

Finalement, le spectateur comprend que Sofia gagne son indépendance, obtient le droit de décider seule, mais c'est à la toute fin du film, sans que le combat soit vraiment livré, en ce sens que l'héroïne ne s'attarde pas sur les problèmes de fond : les racines familiales, la terre natale (la sienne et celle de ses parents), l'enfermement des femmes marocaines, les rapports hommes-femmes au Maghreb, etc...

C'est un grand regret, car la thématique du film pouvait porter très haut la réflexion sociale et politique. Souad El-Bouhati, dont c'est le premier long métrage, aura sûrement l'occasion de concrétiser la sensibilité que l'on sent poindre avec ce film.

jeudi 14 août 2008

Le Grand poète a été inhumé hier à Ramallah


Déclaration suite au décès de Mahmoud Darwich

En ce jour bien sombre de l’histoire de la Palestine, je tiens à exprimer notre profonde douleur et notre immense tristesse pour la perte de la légende de tout un peuple, pilier de la littérature palestinienne, et bien au-delà phare de la littérature mondiale contemporaine : Mahmoud Darwich, lauréat du prix Prince Claus pour «son œuvre impressionnante», chevalier des Arts et des Lettres (en France), nous a quitté ce samedi 9 août 2008 à la suite d’une troisième intervention chirurgicale.


Né le 13 mars 1941, à Al-Birweh, en Galilée, Mahmoud Darwich, porte-parole de la tragédie palestinienne, restera la voix de la misère des enfants aux pieds nus de nos camps de refugiés, l’odeur de notre terre perdue, de ses oliviers, ses fleurs d’amandiers, de son café et de son pain. Il fut le chant des oiseaux migrateurs qui attendent éternellement le retour. Il fut la mémoire des batailles, des bateaux qui emmenaient notre cause de port en port. Il fut le passeport de notre identité palestinienne, et l’expression de la douleur de l’homme opprimé, là où il se trouve… Mais il incarna aussi le souffle d’espoir qui fleurissait nos printemps et bénissait nos nouveau-nés. Mahmoud, qui chantera ta disparition aujourd’hui, toi, qui était le seul poète sachant exprimer une telle douleur ?


Tu restes à tout jamais dans nos cœurs, ton œuvre et ton nom sont gravés pour l’éternité au panthéon des grands poètes de ce monde. Pour le peuple palestinien, ton départ est insurmontable. En ces temps d’incertitudes, nous avions tellement besoin de ta voix pour nous soutenir et nous rassurer, parfois pour nous révéler à nous même. Nous avons encore tellement besoin de ton message de paix pour réveiller la conscience de ce monde comme qui trop souvent ferme les yeux et fait la sourde oreille aux cris de nos victimes meurtries. Mahmoud, tes vers sont immortels comme l’était ton combat. De ton paradis, tu continueras à chanter, car il n’y a plus de frontières pour ton âme là où tu vas. On se retrouvera peut être un jour en paix sur les sommets du Carmel qui ont vu ton enfance. Héritiers de ta mémoire, il nous appartient maintenant de déclamer tes rimes, et de te promettre de continuer de porter haut ton combat pour la justice et pour l’Homme… Adieu le dernier de nos frères, de nos amis, de nos amours… Adieu, la voix de la Palestine !

Hind Khoury,Déléguée générale de la Palestine en France


Edition du 14/08/2008

Bonjour Monsieur Darwich !

A ceux qui envoyaient des roquettes sur ton peuple, tu ripostais avec des mots nimbés d’un « lyrisme épique ». Tu as été le meilleur professeur pour nous, enfants du Maghreb, qui pour certains, ne maîtrisaient pas parfaitement la langue d’El Moutanabi.

A Alger, Beyrouth ou Stockholm, ta voix interpellait les spectateurs. De sorte que lorsque le spectacle s’arrête, on emporte la musique dans sa tête. Maintenant que tu n’as plus à avoir « honte des larmes de ta mère », tu es mort comme tu as toujours vécu : à cœur ouvert. Dans tes interviews, tu te montrais parfois agacé des étiquettes de « poète de la résistance » ou de « représentant du peuple palestinien opprimé ». Tu estimais que « la Palestine n’était pas seulement un espace géographique délimité », qu’elle renvoyait « à la quête de la justice, de la liberté, de l’indépendance, mais aussi à un lieu de pluralité culturelle et de coexistence ». Tu enjoignais aux « passants entre les paroles passagères » de partir n’importe où, mais c’est toi qui es parti, trop tôt. Tu étais l’adepte du « less is more ». En peu de mots, tu nous tuais et nous faisais revivre. En un seul vers, tu faisais virevolter nos cœurs.

Tu aimais à dérouter tes lecteurs et auditeurs en usant et abusant des métaphores les plus improbables : « Ils ont vendu mon sang comme de la soupe en sachet », « l’odeur du café est une géographie », « les oiseaux sont le prolongement du matin », « le fleuve est l’épingle à cheveux d’une dame qui se suicide »… Ta poésie n’était jamais sombre, pourtant tu ne te lamentais pas, gardant toujours l’espoir du « retour ». Ton triomphe est, en partie, lié aux artistes qui ont chanté tes vers, à l’exemple de Marcel Khalifa ou de Majda el Roumi. Ton premier succès, à l’âge de 20 ans, était presque le fruit du hasard. Alors que tu devais remplir un formulaire au ministère israélien de l’Intérieur, sous la rubrique « nationalité », tu avais simplement écris « Arabe ». Le fonctionnaire en est resté coi : « Arabe ? » - « Oui, inscris, je suis Arabe ! », répondais-tu. Plus ce poème avait du succès et plus il t’irritait. Tu ne comprenais pas que les Arabes aient besoin de quelqu’un qui leur rappelle leur arabité. Ton histoire se confondait avec celle de ton peuple : naissance à El Jalil en 1941, départ familial au Liban en 1950, retour clandestin en Galilée entre 1960 et 1970, installation à Beyrouth en 1982, puis de longues années d’errance, cette « patrie dans une valise » entre Paris et Tunis puis Ramallah à partir de 1996 et d’autres haltes encore…

A l’exemple de nombreux intellectuels palestiniens comme Edward Saïd, tu as rejeté les accords d’Oslo, n’hésitant pas à démissionner du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), soutenant que tu ne pouvais pas « assumer la responsabilité » d’une telle décision et protestant contre ce que tu appelais « une paix injuste ». Mais ta plus grande victoire a été de dessiner dans l’esprit collectif l’image d’une mémoire spoliée. A travers tes écrits, « l’Etat » palestinien prenait corps. Ils rétablissaient ce que l’Histoire avait brisé. Et maintenant ? Ta blessure restera ouverte et d’autres poètes venus « d’un pays dépourvu de pays » voudraient poursuivre la quête de la justice et de la liberté. Tamim el Barghouti – ton petit frère en poésie prophétique – rassemble déjà les foules et donne du fil à retordre aux services de sécurité. Dans l’un de tes derniers recueils, tu as écris ces vers qui sonnent aujourd’hui comme un ultime appel : « Ceux que tu aimes sont partis, alors sois, ou tu ne seras jamais... » Ta tombe a été dressée sur un promontoire qui surplombe la banlieue de Jérusalem et l’ensemble de la Palestine, une surélévation d’où tu ne te contenteras pas seulement de faire des reproches politiques au vieux Yasser Arafat, mais d’où tu pourras surtout, chaque matin, crier ta poésie en un immense bonjour à la Palestine historique.




Edition du 14/08/2008

Mahmoud Darwich a été inhumé hier à Ramallah
Le double destin d’un grand poète

Par Mohamed Bouhamidi


Au bout de tous les comptes et de toutes les amertumes, au bout des oliviers déracinés, des maisons détruites, des terres occupées et spoliées, de la colonisation triomphante, de la solitude, de la prison à ciel ouvert et de la mort promise à tous, dans la conscience et dans l’émotion, la Palestine continue d’exister bien au-dessus des confettis, des divisions, des traîtrises et des lâchages comme image sanglante ou comme blessure, comme territoire symbolique invaincue. Elle le doit à son poète. Jamais dans l’histoire de l’humanité, un poète n’a réussi à faire vivre un pays même si des poètes ont réussi à tisser des légendes, à construire des symboles, produire des hymnes. Passé de la tutelle ottomane au mandat britannique avant de subir une colonisation de peuplement dont les seuls équivalents restent les tragédies et les génocides amérindiens, la Palestine n’avait pas eu le temps de se constituer en Etat autonome. Les Britanniques, les sionistes et leurs complices hachémites firent avorter dans les complots et dans le sang –et c’est peu dire– les embryons fragiles d’une conscience et d’un mouvement national au milieu d’une société agraire et villageoise sans aucune expérience de l’organisation des partis politiques modernes.
La Palestine allait naître à la vie en se libérant de la tutelle hachémite et de la tutelle de la Ligue arabe avec la création des mouvements de résistance qui se regrouperont plus tard au sein de l’OLP. Mais des mouvements de résistance ne sont pas un Etat, encore moins un pays. Ils sont un projet politique avec toutes les controverses et les débats qu’ils suscitent naturellement. Pourtant la Palestine, pays, va exister à la fois sans ces mouvements de résistance et à côté d’eux sans subir les contrecoups des divergences, des contradictions, des heurts de vision, de méthodes, de démarches ou d’alliances. Je ne vous parle pas d’une Palestine-histoire, une curiosité du passé, une terre mythique des religions. Non, je vous parle d’une Palestine–pays vivant au présent. Elle le doit à Mahmoud Darwich. Cette Palestine symbolique est un don de Darwich comme on dit de l’Egypte qu’elle est un don du Nil. Cette naissance doit beaucoup aux mouvements de résistance, bien sûr, et le mot arabe de fedayin allait entrer dans le vocabulaire de toutes les langues et occuper toutes les rédactions. Cela ne vous donne pas pourtant la chair du pays même si le sang coula à profusion. Non que le poète créait en dehors de ces luttes -au contraire, il en fut un admirable interprète– mais il donnait ce qui leur manquait : l’être qui était derrière l’image de l’exilé, du déraciné, du prisonnier, du résistant. Ces poèmes -qu’on appellera plus tard de résistance– remplirent plusieurs fonctions immédiates. Dire la condition ou plutôt les conditions des Palestiniens et puis dire la terre, les oliviers, le café et le pain de la mère, dire la prison et l’exil et la mort. A mon avis Inscrit, je suis arabe reste le poème clé de cette période qui dira tout du Palestinien : sa patience, ses souffrances muettes, son caractère foncièrement pacifique, son attachement à la terre, son humilité, les ravages de l’humiliation israélienne sur l’image du père et la colère qui gonfle. Son succès ne se démentira jamais et aujourd’hui bien des ados algériens qui n’ont rien connu de cette période de feu récitent ce poème dans un étrange rapport. Darwich s’expliquera de ce rapport entre le combat palestinien et ses poèmes qui ont bouleversé des dizaines de millions d’hommes à travers le monde. A une question de Hamraoui Habib Chawki dans une émission de l’ENTV, il dira que ses textes, comme tous les textes, naissent dans des circonstances. Seules les œuvres d’art, la poésie véritable, peuvent, en trouvant dans les circonstances ce qui relève de l’humain, dépasser ces circonstances et porter désormais un message à tous les hommes. De ce point de vue, incontestablement, Mahmoud Darwich a produit une grande poésie. Absolument magnifique.
Le rapport des Algériens à sa poésie éclaire bien des aspects de son œuvre et de ses rapports avec le public. Marcel Khalifa a joué un rôle considérable dans la diffusion des œuvres de Darwich en Algérie, dès la fin des années 1970, sous l’impulsion des jeunesses des courants progressistes et marxistes algériens notamment le PAGS. Ce passage par Marcel Khalifa explique pourquoi les Algériens connaissent plutôt les poèmes chantés par ce grand artiste libanais. Mais le jeune et très jeune public qui ira écouter Majda Erroumi, en 1994 ou 1995 à la Coupole, reprendra avec elle en masse et sans aucune faute les vers du poème Beyrouth écrit en 1982. La transmission avait trouvé d’autres voies, celle de Majda aussi, mais je pense des voies relevant du secret qui s’établit entre le poète et son public, ses mots et les émotions de ses lecteurs ou de ses auditeurs. Marcel Khalifa, Majda Erroumi et les courants progressistes algériens n’auraient pu asseoir ce succès, cette force dans le public si l’œuvre n’était exceptionnelle. Je me souviens qu’à cette époque des années 1970 avec les luttes qui s’engageaient au Liban mais aussi avec d’autres événements nationaux ou dans le monde arabe, les Algériens percevaient Darwich comme leur poète. Un poète palestinien, certes, mais surtout leur poète. La force des convictions libératrices de la domination coloniale encore vivante dans les mémoires, les luttes de libération africaines, les cendres encore chaudes de l’extraordinaire combat vietnamien, le rêve guévariste et l’idée d’une solidarité encore possible des peuples arabes avec les Palestiniens investissaient Mahmoud Darwich de cette double identité arabe et palestinienne. Il faudra, bien sûr, réfléchir plus avant sur l’effritement de cette identité et son recul face aux identités religieuses dans le monde arabe mais là n’est pas le propos de cet hommage. Il me semble bien que Beyrouth, poème de combat s’il en fût, marque la mort subreptice, insensible et souterraine, silencieuse de cette double identité. Il lira lui-même ce poème devant le Conseil national palestinien réuni à Alger en 1982. Le poème est d’une beauté époustouflante. La voix de Darwich et l’art de la lecture fascinent. On peut voir dans ce texte trois parties essentielles. Face à ces responsables défaits, il parle au Palestinien et lui demande de se battre.
«Encercle ton encerclement, il n’y a pas d’issue.
Frappe ton ennemi, il n’y a pas d’issue .»
Comme si le poète pressentait après la trahison arabe que l’OLP allait se diriger vers l’abandon de la lutte et vers cette mascarade d’Oslo qui le fera démissionner et continuer seul le combat dont le poème Passants parmi les paroles passagères nous fournira un modèle. Dans la deuxième partie de Beyrouth, il tournera en dérision les dirigeants arabes. Une dérision féroce, implacable. Il se moquera d’eux avec des sommets dans l’ironie. Ces passages sont d’une audace exceptionnelle dans la critique de la fausse religiosité, dans les faux engagements et, devant l’outrage, les dignitaires ne pourront rien faire sinon se lever et applaudir. Etrange scène où le poète, immunisé par son aura et par l’amour de son peuple et de ses lecteurs, peut opposer au pouvoir politique des puissants le pouvoir poétique. Dans la troisième partie du poème, Darwich s’adresse encore une fois au Palestinien et l’invite au combat. Solitaire, cette fois. Seul, cette fois.
«Tu es la question.
Qui sait d’où se lèveront les vents.
Va, pauvre comme les prophètes
Et nu comme la prière…»
Et pour bien se faire comprendre, face à Arafat qui venait de perdre son organisation et ses territoires de Beyrouth, face aux chefs d’Etat ou autres responsables, il affirmera au Palestinien combien la perte est dérisoire et combien seul compte le combat.
«Comme l’idée est sublime Comme la révolution est grande Comme l’Etat est petit.»
A mon avis, Darwich venait de couper avec les illusions d’un arabisme qui s’était fourvoyé dans des voies idéologiques et politiques contraires aux intérêts des peuples arabes. Le poète ne sera plus que palestinien. Il va entrer dans le destin unique par la tragédie de son pays. Sa production va rester prolifique et de la qualité des plus grands poètes. Ses thèmes vont s’élargir et il est bien dommage qu’ils n’aient pas trouvé d’interprètes à leur mesure comme il est bien dommage que nous ne les connaissions qu’à travers Internet puisque même l’année algéroise de la culture arabe ne lui a pas fait de place dans l’édition mais nos états peuvent faire une place à un poète à qui le peuple a ouvert tous ses espaces émotionnels.
Au cours de ce travail constant d’écriture, post-1982, qui lui demande une relation critique avec ses textes –il laisse passer plusieurs mois ou plusieurs semaines avant de les reprendre et de les corriger, les réécrire ou les abandonner-, par le miracle ou le mystère qui donnent aux grands poètes les dons de la prémonition se levèrent, «pauvres comme les prophètes et nus comme la prière», les enfants palestiniens. Nul n’avait prévu le vent et nul ne sut d’où il arrivait. Face aux chars, ils lancèrent des pierres. Ils moururent par centaines. En cette année 1988, des poètes israéliens l’invitèrent à une rencontre pendant que le sang des enfants coulait. Il répondit par ce poème qui créa une polémique mondiale : Passants parmi les paroles passagères. Eblouissant. D’une force inouïe, jugez-en par ce passage :
«Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang
Vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chair
Vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres
Vous fournissez la bombe lacrymogène, nous fournissons la pluie
Mais le ciel et l’air sont les mêmes pour vous et pour nous
Alors, prenez votre lot de notre sang, et partez
Allez dîner, festoyer et danser, puis partez
A nous de garder les roses des martyrs
A nous de vivre comme nous le voulons.»
Désormais hors de toute organisation, Darwich choisit d’être invariablement avec son peuple. Dans la solitude de son peuple. Dans le combat solitaire de son peuple. Ce poème marque, toujours à mon avis, le passage définitif de Darwich dans un repli national qui se traduira par un repli personnel. Il va chercher au plus profond de son être la subjectivité palestinienne. Il parlera de l’amour, des rencontres de hasard, des doutes, des chambres d’hôtel, des trains, des gares ou des avions. Certains lui reprocheront d’avoir quitté le terrain de la poésie de résistance, de ne plus écrire en liaison avec les luttes immédiates et les souffrances du quotidien. Il s’en expliquera aussi dans un texte où il révèle un aspect moins connu chez lui : sa formation philosophique et son excellence dans les questions de l’être. Darwich est aussi un théoricien et un penseur et sa revue El Karmal reste une preuve de qualité de ses liens avec la théorie. Donc, il dira un long texte lu à Ramallah en 2005, dont je vous livre cet extrait :
«Dire que le sujet a le droit d’être reconnu en tant que tel dans un groupe, c’est une façon comme une autre de vouloir la liberté des individus qui composent le groupe. De ce point de vue, dans le contexte d’une lutte de longue haleine, cette poésie qui exprime notre humanité et nos préoccupations individuelles –qui ne sont jamais seulement individuelles– est une poésie qui représente la dimension humaine subjective de l’acte de résistance poétique, même quand c’est une poésie qui parle de l’amour, de la nature, d’une rose que l’on contemple ou de la peur qu’inspire une mort ordinaire…
Un Palestinien est d’abord un être humain qui aime la vie, tremble à la vue des fleurs d’amandier, a la chair de poule au contact de la première pluie de l’automne, fait l’amour pour assouvir un désir physique naturel et non pour répondre à un mot d’ordre, fait des enfants pour transmettre le nom et conserver l’espèce et la vie et non par amour de la mort, sauf s’il s’avère par la suite que la mort est préférable à la vie ! Cela revient à dire que la longue occupation n’a pas réussi à effacer notre nature humaine ni à assécher notre langue et nos sentiments face aux barrières qu’elle dresse devant nous.C’est un acte de résistance que de voir la poésie assimiler la force de la vie ordinaire qui est en nous. Pourquoi alors accusons-nous la poésie d’apostasie lorsqu’elle assume les beautés sensibles et la liberté d’imagination qui sont en nous et résiste à la laideur par la beauté ?
C’est ainsi que la poésie qui défend la vie devient une forme de résistance… C’est pourquoi il convient de développer nos manières d’exprimer les aspects humains dans notre vie publique et privée en faisant évoluer la dimension esthétique du poème et la littéralité des textes, en maîtrisant ce métier difficile, en se référant aux critères artistiques généraux et non uniquement à la spécificité de la condition palestinienne. Ce sont là des tâches à la fois poétiques et patriotiques ; ce sont elles qui préparent notre poésie à un dialogue créatif avec le monde afin que la reconnaissance de notre haut pouvoir de création artistique nous incite au bout du compte à nous intéresser à la patrie de cette création. Combien de pays avons-nous aimés, sans les avoir connus, parce que nous en avons aimé la littérature !»
Faire aimer la Palestine. Voilà la dernière tâche politique du poète. Comment transcender les vicissitudes de la lutte politique et de la domination de l’ennemi qui a amené les Palestiniens là où ils en sont aujourd’hui ? Comment contrecarrer l’immense machine de guerre et de propagande de l’ennemi qui cherche à disqualifier ce peuple et ses luttes ? Je crois qu’il manque quelque chose à l’explication de Mahmoud Darwich qui relève de son rapport à sa propre création. Ce qui apparaît comme un repli sur soi dans son écriture traduit une recherche de nouvelles balises pour les luttes futures avec cette intuition que les Palestiniens, contre toutes les trahisons et contre tous les malheurs, doivent aller puiser plus loin les raisons de l’espérance. Est-ce vraiment un repli que d’écrire ces vers :
«Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis ?
Je ne suis pas la pierre façonnée par l’eau
pour que je devienne visage
ni le roseau percé par le vent
pour que je devienne flûte…
Je suis le joueur de dés
Je gagne ou je perds
Je suis votre pareil ou un peu moins…
L’inspiration aurait pu me manquer
et l’inspiration est la chance des solitaires.[…]
Le poème est un coup de dés sur le damier de l’obscurité
Il rayonne ou ne rayonne pas et les paroles tombent telles des plumes sur le sable […]
Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis ?
J’aurais pu ne pas être moi j’aurais pu ne pas être ici…
L’avion aurait pu s’écraser un matin
J’ai la chance d’être un lève-tard
j’ai raté l’avion
J’aurais pu ne pas connaître Damas, le Caire, le Louvre ou les villes enchanteresses […]
J’ai la chance de dormir seul
de pouvoir écouter mon corps
de croire que j’ai le don de découvrir la douleur
et d’appeler le médecin, dix minutes avant la mort
Dix minutes suffisent pour vivre par hasard
pour décevoir le néant…»(Le Joueur de dés…)
Ou encore cet autre extrait d’un autre poème :
«Elle est seule, le soiret moi, comme elle, je suis seul…
Entre moi et ses chandelles dans le restaurant hivernal,
deux tables vides.
[Rien ne trouble notre silence]
Elle ne me voit pas quand je la vois cueillir une rose à sa poitrine.
Je ne la vois pas quand elle me voit siroter un baiser de mon vin…
Elle n’émiette pas son morceau de pain,
et moi, je ne renverse pas l’eau sur la nappe en papier.
[Rien ne ternit notre sérénité]
Elle est seule et je suis seul devant sa beauté.
Je me dis : Pourquoi cette fragilité ne nous unit-elle pas ?
Pourquoi ne puis-je goûter son vin ?
Elle ne me voit pas quand je la vois décroiser les jambes…
Et je ne la vois pas quand elle me voit ôter mon manteau…
Rien ne la dérange en ma compagnie,
rien ne me dérange, nous sommes à présent unis dans l’oubli…»
(extrait de Ne t’excuse pas).
Moi, je vous dis : voilà le miracle que Darwich réalise, contre l’idée que peuvent se faire les autres des Palestiniens. J’imagine des lecteurs de partout et cette simple question à la lecture de ces deux extraits : «Ils sont comme cela les Palestiniens ? Avec cette humanité, cette beauté, ce rapport à l’autre ?» Oui, ils sont comme cela et pas comme nous les présentent les médias subjugués par les sionistes. Oui, la Palestine est bien un don de Darwich.