- Il l'aimait : Nouvelle inspirée de la réalité écrite par Pascal Jean-Michel dit Yahia

Avant-propos
Pour me faire pardonner de mon long silence, voici une nouvelle diffusée en plusieurs épisodes que je vous offre.

Elle a été écrite le 25 août 2008. Elle est inspirée de mon histoire.

Bonne lecture et n'hésitez pas à me laisser vos commentaires.

Il l’aimait…
Quand les racines peuvent se nourrir…
C’était une de ces soirées d’hiver où la mélancolie vous prend sans prévenir. Il regardait la télévision pour essayer de rompre la monotonie et occuper son esprit.

C’est alors qu’il s’arrêta sur une image qui le paralysa. En fond sonore une voix au fort accent de « là-bas » retenait son attention et une musique inhabituelle le fit s’échapper. Soudain, il était loin, très loin de chez lui, au milieu des oliviers, la chaleur écrasante qui ralentit tout, fait se suspendre le temps.

Brusquement la voix se dessina et un visage familier apparu. C’était un humoriste bien connu de tous ceux de là-bas, en particulier, qui parlait de sa ville natale, de ce pays laissé à jamais, un certain été de 1962, alors que sa jeunesse lui interdisait de prendre la moindre décision. On avait choisi pour lui. Il n’avait rien à dire. Il prenait sans le savoir vraiment un virage déterminant pour sa future existence.

«… Je n’ai pas pu m’empêcher de me retourner pour vérifier que tout allait bien. C’est que dans ce coin, c’est plein d’arabes ! ». Il sursauta et dans le rire un peu forcé de l’humoriste, il réalisa qu’il venait de dire ce que lui n’osait pas exprimer : cette peur rentrée, inavouable, presque honteuse, née de la guerre, longtemps appelée « évènements ». Le comique, comme pour se défendre, venait de faire un mot pour dissimuler ces restes de la terrible période où tout le monde vivait dans la violence des affrontements pour garder une terre qui était la sienne sans lui appartenir. La scène se passait à Annaba, Bône, à l’époque coloniale. Ça n’était pas bien loin de sa ville à lui, l’imprenable, la fière perchée sur ce rocher qui faisait sa réputation. La ville des ponts qui l’avait vu grandir et partir soudainement pour s’exiler dans un pays dont il avait la nationalité, qu’il avait déjà vu, en vacances dans la famille de sa mère, mais qui lui semblait si loin. Soudain Constantine s’imposait à lui comme une amante délaissée sans raison qui se languissait de lui. Les petites rues écrasées par le soleil le conduisaient tout droit vers sa maison natale au bord du précipice, de l’abîme qui rend cette ville si grandiose.
Elle le saisit par les épaules et tendrement l’embrassa avec toute sa compassion et sa surprise. Elle ne comprenait pas pourquoi il pleurait. Pourquoi il sanglotait si irrésistiblement, la poitrine secouée par des vagues plus fortes que tout. Peu à peu, alors que le reportage touchait à sa fin, il reprit pied dans la réalité et se retrouva désemparé, presque hagard sur ce fauteuil à se demander pourquoi depuis tout ce temps il n’avait pas ressenti cet appel du plus profond de lui, des origines de sa vie. Il avait « mis » sa vie de là-bas entre parenthèses, sans le vouloir, sans s’en apercevoir, comme si rien ne s’était passé. Après tout, il n’avait été arraché à ce pays qu’à l’âge de 14 ans.

Il en avait 33 et ne s’était pas méfié, emporté par le tourbillon de la vie. Accaparé par les soucis du quotidien, ceux qui mettent tout à l’arrière plan, qui relègue les souvenirs au placard de l’oubli, de l’indifférence, des affaires classées. Mais la vie n’a cure de ces affaires dites « classées ». Elle se charge de faire en sorte qu’un jour le passé rattrape chacun d’entre nous. C’était son tour, ça ne le lâchera plus. Il n’aura, dès lors, de cesse que de retourner au pays, à la recherche d’une identité perdue, à la découverte d’une vérité qu’il n’approchait toujours pas malgré ses lectures. Comment avait-il pu, toutes ces années, se laisser noyer par le tourbillon de la vie, au point qu’il ne sente plus vibrer en lui ce « je ne sais quoi » qui est plus fort que tout, qui détermine un individu, qui le fait avancer et se distinguer des autres : ses racines. C’était un peu comme si l’arbre s’était desséché, faute d’avoir été irrigué depuis longtemps, longtemps…

Peu à peu, il ravala ses sanglots et revint dans cette demeure bien française, si loin de la terrasse de son enfance où pourtant, le temps était si long les jours de congé, alors qu’il cherchait à s’occuper, faute de pouvoir rejoindre ses copains qui eux étaient dans la rue à pousser ces carrioles faites de trois planches et de quatre roulements à billes, récupérés chez le mécanicien du coin, de façon à dévaler la pente naturelle des rues, au risque de se renverser et de récolter quelques belles décorations couvertes de mercurochrome aux genoux qui marquaient ceux qui étaient les plus téméraires, les casse-cou qui entraînaient les autres plus timorés. Il n’avait pas le droit non plus d’aller traîner avec ses amis « indigènes », de parler leur langue. Il ne connaissait que quelques expressions entendues à l’école ou prononcées par son père. Il ne connaissait que ces courts instants volés, sur le trajet du retour de l’école, où, à la saison, il jouait aux noyaux, aux billes ou aux capsules avec les copains et où on se battait pour conquérir plus au moins honnêtement ce trésor dérisoire que représentaient les agates, les bouchons de limonade ou ces noyaux d’abricots qui se négociaient avec passion, non sans affrontements, tricheries en tous genres.

Le choc…


Cette nuit-là, il fut tout entier là-bas, comme si jamais il n’en était parti. Ses rêves l’emplissaient et il se réveilla bien déterminé à ne pas en rester là. Dès lors, il eut les tripes nouées, ses pensées accaparées par là-bas. Il écrivit à son ami Mourad pour lui dire son obsession, sa volonté de retourner au bled.

Il se trouva que dans sa classe - il était instituteur -, il y avait Nora, la fille d’un Algérois. Comme par hasard, les enfants travaillaient sur l’Algérie et c’est tout naturellement qu’il suggéra à son élève de mettre le papa à contribution. C’est ainsi qu’ils firent connaissance et qu’une amitié, petit à petit, se dessina. Les occasions pour parler du pays ne manquèrent pas. C’est tout naturellement qu’un jour, Ahmed, lui proposa de l’emmener avec toute sa famille. C’était l’occasion à ne pas rater. Il ne voulait pas y retourner comme un simple touriste et de plus, il n’osait pas y aller seul. Là, il se trouvait qu’Ahmed qui avait son âge, avait vécu les mêmes évènements que lui, de l’autre côté de la barrière, dans une autre ville. Faire ce voyage avec lui était chargé de sens. Après bien des discussions avec son épouse, ce fut décidé, les vacances d’été de l’année 1984 se passeront en Algérie. Dès lors, il ne se passa pas un jour sans qu’il fasse quelque chose en vue de ce voyage.

Son arrivée au port d’Alger ne lui laissera pas une marque indélébile. Il n’est pas encore dans SA ville, il a simplement conscience qu’il vient de poser les pieds sur sa terre natale et qu’il lui reste un long chemin à parcourir. Tout au long du séjour, même sur le Rocher, il aura cette sensation qui devint douloureuse. Certes il a été très bien reçu, avec chaleur et compréhension. On s’est mis en quatre pour qu’il réalise ses rêves. Mais il lui manquait cette intimité avec sa terre, cette communion qui ne se partage pas. Il avait déjà hâte d’y revenir tout seul, sans le regard de l’autre, dans une sorte de huis clos intime qui le délivrerait du passé.

Malgré tout, le passage de la pancarte « Constantine » restera un moment très fort, bouleversant et magique. Brusquement, tout bascule, plus rien autour de lui ne peut avoir de prise, même pas son épouse qui lui dit de demander sa route à un agent de police, ne s’apercevant pas que les yeux de son mari étaient noyés, baignés de larmes qui ne laissaient pas de place au quotidien. Il était enfin chez lui, comme s’il n’avait jamais quitté la belle Cirta. Il prit les petites rues de cette cité, sans douter un seul instant qu’elles le mèneraient directement dans SA rue.

Enfin arrivé, il se trouva face à Mourad, dans la petite rue de son enfance. Face à cet enfant, devenu adulte qui le reconnaissait sans coup férir, malgré les 22 années écoulées. « Toi, t’es Jean-Michel, khouya ! » Il tombe dans ses bras et tout s’enchaîne, comme dans un rêve. il se retrouve assis dans le salon à siroter un kawa et à déguster les pâtisseries de Nora, la maîtresse de maison. Mais Mourad voit bien que son regard est dirigé de l’autre côté de la rue, vers la maison qui fait face : celle de son enfance. Il le rassure, l’emmène vers cette terrasse où tant de choses se sont passées. Il est devant SA maison, face au cousin qui l’habite. Soudain, il rentre chez LUI. On lui dit qu’il est chez lui et que rien n’a beaucoup changé. Les tuyaux en plomb sont toujours là, les carreaux de la terrasse sont aussi bouillants qu’autrefois, les murs sont repeints, mais ont gardé leur couleur. Il y a juste une pièce de plus pour accueillir une famille plus nombreuse. On lui fait fête et il en oublie sa famille qui est là, les yeux grands ouverts, qui réalise combien c’est important pour lui. Les embrassades n’en finissent pas de le combler de bonheur et dès lors, il a le sentiment d’être rentré au pays. Il est enfin apaisé, bien qu’il lui reste une foule de sensations, de lieux à retrouver.
- Khouya, vas chercher tes bagages et installe-toi ici !

- C’est pas possible, mon frère, j’ai réservé à l’hôtel Cirta. Je ne peux pas ne pas me présenter, ce serait impoli…

- Pas question que tu dormes ailleurs. C’est un honneur et une grande joie de te recevoir chez moi !

- Et, ya khouya, comprends-moi, je suis l’invité de notre ville, je ne peux pas me comporter ainsi. Je vais voir avec eux, si on peut annuler les autres jours, mais ce soir, il faut qu’on dorme là-bas.

- Dans ce cas, tu laisses tes filles dormir ici et tu reviens dès demain matin. Je vais t’emmener en ville, tu vas retrouver tes souvenirs.

C’est sur ce deale que l’affaire fut conclue. Il alla s’accouder à la balustrade en brique de la terrasse et, machinalement, posa son regard sur cet homme qui balayait la rue, après la journée de travail de l’usine à vinaigre, comme on l’appelle aujourd’hui. « Javel » était écrit sur ce mur gris avec, dessous l’inscription en lettres arabes. Et ses yeux, tels celui de la caméra opèrent un travelling à 360 degrés, avec une série de zoom qui le transportent dans un autre espace temps. Il arrête soudain le va et vient de la caméra sur le garage de l’usine ; tout au fond il distingue un vieux Berlier couvert de tôle ondulée, la marque de l’époque, rafistolé de fil de fer : c’est celui qui y était déjà quand il vivait là. Son regard se porte alors, à nouveau, sur le vieil homme au balai et il reste bouche bée, tellement la scène qu’il vit lui semble celle d’hier, lorsqu’il était à cette balustrade, en face et qu’il observait les ouvriers s’affairer, en fin de journée. Il y est, là, tout de suite, sans transition ! C’est le même homme avec le même balai qui travaille de la même façon et fait les mêmes gestes qu’il y a 22 ans ! Il appelle Mourad et lui demande de lui confirmer la scène. L’émotion l’étreint encore et il est à nouveau petit garçon, dans cette Algérie tourmentée par une guerre qui mettra longtemps à dire son nom. Il lui faut de longues minutes pour se remettre de ce choc pas si anodin que cela. Il décide alors que plus rien ne l’empêchera de revenir et qu’il lui était vital de régler les comptes avec le passé, de retrouver l’Algérie d’aujourd’hui pour pouvoir appréhender celle de demain. Le repas fut magique, traditionnel et accueillant, riche en sensations.
Puis, le temps fila tel une météorite : sa maison natale, le cimetière, la visite des ponts, fierté de Constantine, le Rocher mythique, la rue Rol’, le Coudiat Aty, son école, son cours complémentaire à 100 m de chez lui, les esses, etc… Il a entrevu tout ces lieux, il a eu à peine le temps de les faire admirer par ses enfants et sa compagne qu’il faut songer à partir, à se séparer de la magie de cette cité pas comme les autres, à laisser ses amis. La déchirure est douloureuse, mais l’espoir est grand. Certes il a le tarab, mais il sait qu’il reviendra. Mektoub, comme on dit ici, Mektoub !

Une identité à retrouver…


Vingt ans s’écoulèrent, avant qu’il ne remette les pieds sur ce sol chéri. Vingt ans d’impatience mais aussi d’inquiétude parce que ses frères souffraient de la folie des Hommes, de l’aveuglement des fanatiques, des sombres desseins des politiciens. Vingt ans de chaos où l’essentiel de la vie c’est la survie. Vingt ans de doutes, de colère, d’impuissance, de courriers sans réponse, de matraquage médiatique, de brouillard, de peur, de douleur. Mais vingt ans de la conviction que le retour serait là, que cette terre renaîtrait à nouveau de ses cendres. Les barbus ne pourraient rien, face au peuple courageux, face à la raison, face à la nécessité de doter ce pays d’une démocratie. Les tangos pouvaient massacrer, tuer lâchement Mohamed Boudiaf, espoir de tous les espoirs. Rien ne pourra entraver la marche en avant de ce peuple qui avait conquis la liberté, au prix du sacrifice de tant des leurs.

Durant toutes ces années, il suivait autant qu’il le pouvait ce qui secouait l’Algérie. Il était d’autant plus inquiet qu’il avait découvert avec stupeur combien les Algériens accordaient peu d’importance, c’est bien le moins que l’on puisse dire, à leur histoire. Il est persuadé qu'aujourd'hui son pays, l'Algérie, paie très cher l'erreur qui a consisté à :
- quasiment faire « table rase du passé »

- officiellement laisser les jeunes générations dans l'ignorance de l'origine de leur liberté

- faire comme si, sous prétexte d'un puissant mouvement de libération du pays, l'essentiel était fait avec un Pays souverain, alors qu'il restait à donner à cette terre une identité politique, à installer des choix économiques, à préserver les droits de tous les citoyens, à bâtir une Algérie prospère, vivant de ses nombreuses richesses et de ses traditions.

Faut-il se lamenter des impasses qui ont été opérées ? Faut-il ensevelir les mauvais choix, les utopies ? Il ne le pense pas. La force d'un Peuple est de tirer les leçons du passé. Ça paraît banal, convenu, mais il est bon de le rappeler.

Il a pu se rendre compte combien ces questions pesaient sur l'avenir de l'Algérie. Il a multiplié les contacts, durant un mois, avec des milieux très différents. Il en ressortait toujours la même chose : les Algériens, dans leur ensemble, n'avaient plus d'Histoire soit parce qu'ils ne voulaient pas en parler pour les plus anciens, soit parce qu'ils l'ignoraient pour les plus jeunes ou, pire encore, parce qu'ils la balayaient d'un revers de la main pour toute une bande de privilégiés, gravitant autour de l'armée et des affaires, pour qui la seule Patrie était, de leurs propres aveux, l'argent, surtout celui qui résultait du trafic et qui enterrait un peu plus chaque jour l'Algérie. Cette dernière catégorie est sans doute celle qui l'a le plus inquiété. Il a aussi réalisé à son contact, combien la France avait de responsabilité dans l'état pour le moins précaire de l'Algérie
Toujours à cette époque, Il a fait des rencontres édifiantes, au grès de ses déambulations constantinoises. C'est ainsi qu'alors qu’il descendait la rue Rouhault des Fleury, celle aux arcades que l'on nomme maintenant rue Abane Ramdane, porté par une force invisible, il s’est arrêté devant l'étal bien garni de, ce qui fut un de ses rendez-vous secrets préférés, son ex marchand de beignets. La boutique était la même, au carreau de faïence blanc et bleu près ! Les Zlabias étaient toujours présentes, en bonne place et son envie était intacte. Sans doute que ses yeux brillaient, pas seulement par les larmes de bonheur, mais aussi par le souvenir sirupeux de ces friandises irrésistibles. L'odeur des beignets lui rappelait son enfance et son attirance systématique vers cette tentation à chaque sortie d 'école, lorsqu’il descendait les escaliers venant du Coudiat et qu’il reniflait ces effluves bien familières. Il lui arrivait assez souvent de s'arrêter soit parce qu'une pièce de 5 F traînait dans ses poches, soit parce qu’il s'était appliqué à chaparder cette somme dans le porte monnaie de maman en vue de cet usage ou, plus tard, de l'achat d'une cigarette « Mélia », sous les arcades, un peu plus haut, ou encore qu’il avait fait le crochet par le chantier que dirigeait mon grand-père, derrière le Sacré Cœur, aujourd’hui devenu mosquée, et qui se trouve être aujourd'hui l'Hôtel des finances, crochet quelque peu intéressé puisqu’il savait qu'en principe il récoltait quelques fonds au passage et même que les jours de paie, le grand patron, monsieur Alessandra, en rajoutait, histoire qu’il ne soit pas en reste puisque chacun touchait sagement son enveloppe dans l'ordre d'une file d'attente impeccable et joyeuse, le taquinant au passage.
Alors, donc que ce jeune garçon préparait sa commande, porté par l'ambiance et les souvenirs, il lui parlait de cette époque où c’était la guerre et où il fréquentait ce lieu. Ses yeux s'ouvraient de plus en plus grands, au fur et à mesure de ses divagations. Il comprit assez vite que tout cela était surréaliste pour lui et que son discours devait lui paraître aussi hermétique que la théorie de la relativité d'Einstein ! Il ne résistait pas à l'envie de lui resituer tout ça, mais à l'évidence en vain car manifestement c'était à des kilomètres de son univers. Toujours est-il qu'il parut soulagé de son départ de sa boutique…

Ce sont des rencontres comme celles-ci qui, peu à peu, l'ont conforté dans l'idée qu’i ne pouvait pas rester spectateur de ce qui se passait dans SA ville, dans SON Pays et les évènements ultérieurs n'ont fait que lui confirmer ce sentiment.

C'est sans doute de ces méandres qu'est née l'idée de faire quelque chose à son niveau pour SON Pays. C'est de là qu'est venue l'envie irrépressible de revenir à Constantine pour aller à la quête de sa véritable identité.

Entre inquiétudes et espoir…

Lorsque les islamistes ont commencé à faire sentir leur influence, il eut très peur pour cette terre. Comment pouvait-on en arriver là ? Il était si fier du combat des femmes algériennes ! Il n’était pas possible que ce pays devienne une République islamiste. C’était tellement contraire à tout ce qui caractérise l’Algérie… Il est vrai que les erreurs accumulées et l’affairisme ne pouvaient que favoriser les visées des « barbus », d’autant qu’ils ont vite compris que l’on peut tenir le peuple par deux choses : le mystique et le ventre.

En octobre 1988, des milliers d'Algériens descendent dans les rues des grandes villes pour exprimer leur « ras le bol » par rapport aux conditions économiques, au chômage, et surtout pour réclamer plus de libertés. Un grand mouvement de contestation populaire s’empare du pays, met en cause le pouvoir militaire en place et le force à faire des concessions pour rétablir le calme et, surtout, se maintenir au pouvoir. À l’issue de ces manifestations, le président Chadli Ben Djedid autorise la tenue d'élections multipartites dans le pays. Des formations politiques autrefois interdites pourront désormais participer aux élections aux côtés du FLN. Une nouvelle constitution instaurant le multipartisme est adoptée en 1989. Parmi ces partis d'opposition, le Front islamique du salut (FIS), recueille un succès étonnant aux élections municipales de 1990.

Son espoir de 88 se transforme dès lors en inquiétude. Inquiétude renforcée par le fait que ses correspondances avec Mourad ne trouvent aucun écho. Ses appels téléphoniques sont sans succès. Il n’arrive pas à se faire à l’idée que l’islamisme pouvait avoir un tel succès sur le sol algérien. Fallait-il que la population soit malheureuse pour en arriver à de telles extrémités !

Le discours du FIS fait mouche chez les Algériens, révoltés par des années d'inflation, de crise du logement et d'appauvrissement. Partout, des éléments les plus durs du FIS imposent la doctrine islamiste par la force. La terreur s’installe dans le quotidien des gens. En décembre 1991, le premier tour des premières élections législatives libres donne une majorité de sièges pour le FIS au Parlement. Il est catastrophé, comme beaucoup de progressistes en France et il ne supporte pas d’être loin de ces évènements : du haut de son impuissance, il assiste au désastre !
Aujourd’hui encore, en dépit d'une certaine période d'accalmie au début des années 2000, l'Algérie est périodiquement secouée par des vagues de violence qui, chaque fois, rappellent qu’ell'e n’a pas vraiment gommé cette décennie noire. La population reste meurtrie et divisée. Elle a du mal à croire au retour de la paix et de la prospérité. La violence intégriste guette toujours. Le chômage reste endémique. La crise du logement perdure et la jeunesse est désabusée. On est d’autant moins rassurés que l’avenir a du mal à se dessiner, eu égard au faible niveau de politisation de la population. Dans ses nombreuses rencontres, en 2004 et 2005, il observera combien l’individu prend le pas sur les idées, combien la construction d’un vrai pluralisme est loin des préoccupations des gens. Pendant que l’on est tout entier tourné vers la survie et hanté par l’illusion de l’émigration, on ne peut pas imaginer un vrai changement possible !

Combien le passé pèse lourd dans cette affaire ! Qu’il sera long le chemin qui mènera l’Algérie à un épanouissement démocratique lui permettant de mettre ses richesses à la disposition du plus grand nombre ! En même temps, il lui faut bien admettre que ce sont les Algériens et rien qu’eux qui ont les clefs.

C’est pourquoi, loin de cette terre, sans bulletin de vote, il ne lui reste plus comme perspective que de tisser patiemment les liens de l’amitié entre les peuples, seuls capables d’ouvrir plus encore ce pays au Monde et permettre petit à petit l’édification d’une société nouvelle, fondée sur son peuple libre et pleinement responsable de son avenir.

En effet, on n’effacera pas les dommages de l’Histoire. Après la conquête de 1830, la colonisation, la guerre d’indépendance, le socialisme des premières années de l’indépendance, la corruption, le pouvoir de l’armée, le chômage, le gâchis de la jeunesse, la décennie noire, la « concorde civile » et ses effets pervers, on mesure le poids du passé. On ne peut s’empêcher de se sentir responsables, pour une grande part, de tous ces malheurs. Il ne s’agit surtout pas de repentance dans les mots. Il est urgent que, conscients des responsabilités de l’ancien dominateur colonial, la France, dans les actes, aide l’Algérie à sortir de la crise morale et sociale qu’elle continue de vivre. Force lui est de constater que ça n’est pas le cas aujourd’hui. De la même façon que la guerre d’Algérie a été instrumentalisée pour cause de politique intérieure, aujourd’hui la France choisit toujours la politique politicienne au détriment du rapprochement des deux peuples. Le projet de « traité d’amitié » est remis aux calendes grecques et la politique menée par Nicolas Sarkozy n’indique rien de bon en ce sens.

Dans une Algérie retrouvée…


La retraite sonna enfin à sa porte et l’espérance, née de la défaite des islamistes, répondit présente à l’appel des Algériens. Rien ne pouvait plus l’empêcher d’y aller : une lettre à son ami Mourad, des contacts pris grâce à Internet, des retrouvailles sur le Net et le voilà, les valises à la main, accompagné de son ami d’enfance, né dans cette rue Sassy qui l’a vu venir au monde, au bord de l’abîme, à Marignane, impatient de monter dans cet avion et de débarquer au bled pour un mois ; un mois de renaissance, un mois décisif pour la conduite de sa vie.

Enfin il trouva la paix de l’âme. Un jour du mois de mai, alors qu’il se baladait avec ses amis, il réalisa que cette fois, il avait apuré les comptes avec le passé. Il se situait désormais dans cette Algérie bouillonnante, celle qui se reconstruisait qui permettrait de voir le lendemain avec espoir. Bien que rien ne soit joué, il eut la conviction profonde que ce combat serait gagné, malgré les lourdeurs, les séquelles de la terrible période passée. Il vit dès lors, SA ville différemment, il ne la sublima plus et s’inscrivit définitivement dans son histoire, tout en voulant vivre son avenir. C’est à ce moment-là de son périple qu’il acquit la conviction qu’il lui fallait obtenir la nationalité algérienne.

En rentrant en France, il prit sa plume et écrivit à ses frères Constantinois. Il leur dit combien Ksentina, qu’il vient de quitter lui manque. Elle lui a donné tant de bonheur, offert une telle bouffée d’oxygène, l’a tellement considéré comme un des siens de toujours. Bref, il lui doit tant…

Oui, il lui faut retrouver les futilités, les faux débats, l’hypocrisie, les mauvaises certitudes des occidentaux. Il tellement bu à sa fontaine pour calmer sa soif de souvenirs. Il a tellement arpenté ses rues chaque jour, à la recherche de choses enfouies ou à la découverte de lieux ignorés. Il a tellement partagé le quotidien de ses habitants. Il a tellement été enivré par sa musique et ébloui par sa beauté. Tellement qu’il ne peut plus s’en passer. Tellement qu’il ne pourra plus jamais rester longtemps loin d’elle.

Et lui, le frère qui l’a reçu sans se poser de questions, il ne lui dira jamais assez ce qu’il lui doit.

La première chose qu’il lui a rendu, c’est son algérianité, sa qualité de Constantinois à part entière. Lorsqu’il lui était présenté, il répondait « Bienvenue dans TA ville ! » et ses yeux brillaient du bonheur de celui qui retrouve un ami disparu.

Le second trésor qu’il ramène, c’est la générosité de celui qui a encore tant de mal à bien vivre. Elle est sans limite. Pour l’invité, tout est possible, il n’a qu’à parler ! Belle leçon pour les donneurs de leçons qui n’ont jamais le temps, ou une bonne excuse pour ne pas s’attarder… Générosité matérielle qui fait qu’un inconnu offre à déjeuner à ces curieux passants, mais aussi affective lorsque « la Mama » de la famille, sèche ses affaires, après le hammam, comme elle le fait pour son propre fils. Plaisir de recevoir, en concoctant les meilleurs plats de fête pour satisfaire le convive. Plaisir de montrer sa ville en se mettant à l’entière disposition du promeneur.

Le troisième c’est la vie, les relations sans faux-semblants, la spontanéité des rapports, la simplicité et la volonté d’aller à l’essentiel, au vrai et non aux apparences. Quel bonheur d’avoir des rapports débarrassés des calculs et des manœuvres si communs en Occident ! Quelle sérénité retrouvée, lorsque l’on ne se dit pas « Mais que vont-ils dire derrière moi ? ».

Il est arrivé dans cette belle Cirta avec plein de questions, d’incertitudes. Il ne savait pas s’il était vraiment un des fils de la Cité des Ponts, parmi tous les autres, même si c’était sa volonté. Il se questionnais sur l’opportunité de revendiquer la nationalité algérienne. Il craignait pour l’avenir de cette Constantine chargée d’Histoire. Il avait la crainte que son affectif n’ait enjolivé ses souvenirs et rendu ses aspirations irréalistes.

Il en est reparti avec une sérénité inconnue jusque là : oui, il était bien un fils de Constantine à part entière et les Constantinois le lui ont fait savoir avec force. Oui, il peut revendiquer la nationalité algérienne, étant né sur ce sol de mélange des Cultures. Oui, il est possible d’aider la ville des ponts à se sauvegarder. Sur place, nombreux sont ceux qui y sont sensibles. Il suffit d’intervenir en gardant sa place et de travailler inlassablement au rapprochement des Peuples et au développement de la Culture. Oui, l’Algérie a grandi. Le Peuple a retrouvé son Histoire, il sait que son avenir dépend de son action. Demain, après-demain, une vie politique plus soutenue, plus libre est possible. Le danger de l’extrémisme est semble-t-il passé, pour l’essentiel, et la vigilance extraordinaire du Peuple lui donne confiance en l’avenir.

Des questions restent posées, bien entendu. Tout n’est pas encore satisfaisant et sans doute qu’il faudra encore beaucoup d’efforts et beaucoup de courage à ses frères et sœurs Algériens pour avancer dans la construction d’une Nation plus juste, plus démocratique et plus solidaire. Mais il a la certitude que cela se fera.

Certitude renforcée par ce qu’il a pu observer, durant un mois. Lors de son premier séjour en 84,il était effaré par la volonté de ne pas parler de l’Histoire. Il était inquiet et, malheureusement les évènements ont montré que ses craintes étaient fondées. Aujourd’hui, Ksentina, sa belle Cirta, est une femme mûre. Elle a un passé et elle l’assume. Avec elle, il a pu parler du passé et donc de l’avenir. Il a pu parler de l’actualité et il a pu comprendre ce qui lui paraissait obscur depuis l’autre rive.

Constantine, il a arpenté ses rues mille et mille fois, sans fatigue, le cœur en fête, toujours prêt à rencontrer ses habitants si chaleureux. Il a croisé un monde incroyable. Il a vu combien la vie était au fond de ses entrailles et ses yeux gourmands ont remarqué combien les femmes de Constantine étaient jolies. Pourtant, nombre d’entre elles portaient le hidjab. Ces femmes fières et droites avec ou sans hidjab affichaient leur dignité et leur liberté. Elles tenaient leur mari ou leur ami par la main, comme pour dire « Vous voyez bien qu’on existe ! ». Merci de cette belle leçon, il saura en faire profiter ceux qui veulent bien entendre.

Une mention particulière pour toutes les femmes algériennes et plus exactement pour les Constantinoises pour leur courage hors norme, leur fierté et leur dignité. Elles donnent à distance, une belle leçon de vie et de ténacité à tous ces monopolisateurs de parole de cette France ignorante et stupide qui parle à tort et à travers de Hidjab sans un seul moment vouloir voir la réalité de la condition féminine algérienne telle qu'elle est, dans toute sa complexité. Désormais, une émancipation saine, aux couleurs algériennes, dans une liberté retrouvée, après la décennie noire, avec le simple respect des traditions qui font la richesse de ce Peuple qui retrouve, aujourd'hui, la voie de la modernité, sans un seul instant céder sur l'essentiel, l'algérianité, est possible.

« Messieurs les politiques de tout poil, Messieurs des médias, vous pouvez manœuvrer, cacher la réalité, instrumentaliser autant que vous le voulez, mentir à dessein, prétexter de la Laïcité (si seule, lorsqu'elle avait besoin de vrais militants !), vous n'arriverez pas à décourager ce Peuple droit dans ses bottes et les Français seront assez intelligents pour rétablir la vérité ! » Voilà ce qu’il veut crier.

Constantine, qui grandit en taille. Où va-t-elle s’arrêter ? Sa ville nouvelle est déjà énorme. Les constructions fleurissent partout. Quelle est la maison individuelle qui n’a pas son étage prêt à être surhaussé ? C’est stupéfiant. Les problèmes urbains ne sont pas simples à régler, en commençant par la circulation démentielle, à longueur de journée. Il s’est laissé dire qu’on allait creuser ses entrailles pour faire des tunnels, afin de décongestionner, puisque l’on ne peut pas élargir les voies existantes. Pourquoi ne pas rendre piétonnier, tout le vieux centre-ville ? En effet, les rues ne peuvent plus accueillir piétons et voitures sur la chaussée. Flâner dans ton cœur devient très sportif !

Et puis il y a ce projet de téléphérique qui partira des environs du lycée Redha Houbou, au bord de l’abîme, pour plonger sur Bab El Kantara et continuer jusqu’au Mansourah. Projet initié en collaboration avec Grenoble, ville jumelée, dont le savoir n’est plus à prouver.

« Souika, si belle et si malade, tu perds pied et tu m’as accueilli avec Najia, mon amie écrivaine qui te raconte si bien. Comme deux moineaux, nous avons quitté la murette pour aller t’explorer, te retrouver, enfin te découvrir. Tes maisons s’effondrent inexorablement. Comment accepter que ce glorieux passé soit englouti ? »

Il va falloir patienter encore un peu, des médecins compétents vont bien arriver à consolider ses assises ! D’ailleurs ça n’est pas le seul quartier concerné. Il a vu ses plaies au quartier Saint Jean. Un trou béant remplace désormais l’immeuble qui faisait le coin du boulevard et de la rue de Verdun. Et puis, derrière, cette école Gambetta qui s’est écroulée voilà 2 ou 3 ans, sans faire de victimes heureusement… Oui, il faut une ordonnance prioritaire et que les hommes de l’Art spécialisés se penchent sur son cas. Ses habitants sont inquiets et malgré les constructions tous azimuts, les solutions de relogement manquent. Comment faire accepter à une famille de 10 membres ou plus qui disposent de 5 ou 6 pièces actuellement, un déménagement pour un 3 pièces en immeuble ? D’autre part, comment les Pouvoirs publics peuvent-ils accepter que la vie des habitants soit en danger ? Il est donc urgent que les solutions soient trouvées : canalisations vieilles de 120 ans qui ravinent le sol, maisons dangereusement bâties sur des gravats, au bord du précipice, maisons qui subissent la poussée des bâtiments voisins lézardés, glissements de terrain dus à la géologie, etc…

Malgré tout, Constantine chante, fait la fête. Pas moins de trois festivals en 2 mois. Des expositions dans une des salles de Khalifa, la Maison de la Culture. Des spectacles au théâtre avec Salim Fergani et d’autres artistes, y compris irakien joueur de luth de génie : Nassir Shamma. Aujourd’hui on ose même des projections de film comme celle de « Viva l’Aldgérie » de Moknèche. Quel bonheur quand on pense que les barbus voulaient éradiquer le septième art du territoire algérien ! Il a même pu profiter d’un salon de l’Artisan d’Art qui se tenait à Malek Haddad, superbe complexe culturel qui a aussi accueilli un festival de Jazz particulièrement riche. Il a eu la chance d’y découvrir le groupe « Ahl El Beit » qui réalisait sa première scène et qui n’a toujours pas enregistré. Ce jazz fusion, métissé avec toutes les couleurs de la musique algérienne : un vrai régal !

Elle chante et elle joue cette belle musique constantinoise, le Malouf, par l’intermédiaire de ses associations qui font vivre cette musique académique, une des marques de reconnaissance de Ksentina, mais aussi une marque de noblesse. Il a pu entendre, pendant de longues heures, sans avoir épuisé le sujet, de nombreuses associations comme Icshbilia, Maqam, Bestandjia, Mouhibi El Fen, L’Étoile de Cordoba, etc… Il a rencontré les grands maîtres du Malouf qui mettent leur savoir à la disposition des jeunes : Cheikh Darsouni, impressionnant d’autorité et de savoir, Cheikh Bentobal, gardien de la musique nationale algérienne et véritable guide des jeunes enfants qui fréquentent Bestandjia et Cheikh Toumi, 98 ans qui reste passionnant dans ses récits et sa profession de foi sur la musique Malouf.

La jeune génération du Malouf est là et bien là, prête à prendre le relais et à permettre à cette magnifique musique savante de vivre des millénaires encore.

Il est rassuré sur la survivance de cet art qui, jusqu’à présent, s’est transmis de génération en génération par la voie orale. Rassuré, car des musiciens, des musicologues pensent à laisser des traces écrites, sans rien enlever à la pureté de cette musique. C’est ainsi que Maqam organise pour la troisième année un forum sur le Malouf, en septembre prochain. C’est ainsi que d’autres pensent à laisser sur « galettes » des enregistrements inédits ou à transcrire les poésies qui accompagnent la musique et mieux encore, à mettre sur des portées les noubates qui existent encore. Important si on réalise que 12 sur 24 ont disparu, au fil du temps…

Il a aussi été très impressionné par la soif de savoir et d’apprendre de la jeunesse qu’elle soit à l’école ou à l’université. Lorsque l’on pénètre sur le campus de l’université de Mentouri, on entre dans une véritable ville : 12 campus universitaires pour 8 facultés, 51 981 étudiants pour 1954 enseignants. Il est surprenant, pour un occidental d’y voir des étudiants studieux, sachant allier discussions et travail qui respectent les locaux et le matériel mis en commun. On se sent porté par une atmosphère saine, calme, dans un environnement pourtant chargé. Les rapports avec les professeurs sont très simples et marqués par le respect. Quant au rapport entre les enseignants et la hiérarchie, on est très loin des phénomènes de pouvoir que nous connaissons bien, trop bien.

La soif d’apprendre est décelable très tôt, dès l’école primaire et elle s’accompagne d’une autonomie très importante des jeunes élèves. Tout le monde étudie et a envie d’étudier, sans se soucier de la pertinence ou non du système éducatif. Y compris dans les familles modestes, on emmène ses enfants très loin et les carrières de médecins, avocats, architectes, etc… sont très prisées, pratiquement sans distinction de classe sociale.

Il existe une formidable énergie, trop souvent ignorée ou mal utilisée, pour la reconstruction du pays et sa marche en avant.
Enfin, il a circulé dans les rues de Constantine, tous les jours, pendant un mois. Il n’a jamais été en insécurité, même lorsqu’il était seul. La présence policière est importante, mais elle suffit à garantir la sécurité des citoyens. Il fut étonné dans un premier temps, d’autant que les intellectuels appuyaient cette présence. Au fil des jours, il a compris que c’était un facteur essentiel de calme dans la ville. Il a croisé des islamistes, encore que peu nombreux, mais leur attitude discrète permettait de comprendre qu’ils étaient rentrés dans le rang, depuis assez longtemps. Reste la délinquance ordinaire, comme dans toutes les grandes villes, d’autant qu’il faut compter sur 850 000 habitants pour l’agglomération de Constantine.
« Tu vois, Ksentina, j’en ai ramené des souvenirs et des enseignements ! Je ne cesserai de faire ta promotion, car vois-tu, chère amante, tu es et tu resteras à jamais la plus belle ville du monde, perchée sur ton rocher, s’offrant à la vue de tous et réservant tes douceurs pour l’invité. Attends-moi, j’arrive ! »

Un combat pour vivre ses origines ou un passeport pour Mon pays…

Depuis son retour de mai 2004, il ne pense plus qu’à ça : obtenir la nationalité algérienne. Il écrit au ministre de la justice en Algérie. Dans le même temps il trouve sa place dans le mouvement associatif pour développer les échanges culturels, les entraides entre les deux rives de la Méditerranée. C’est sa façon d’attendre. C’est sa petite contribution à la vie algérienne.

Mais ça ne lui suffit pas ! À plus de 57 ans, il a pris la décision de demander la nationalité algérienne, car il considère que sa terre natale est SON Pays et qu’à l’époque où il a été expatrié, il n’avait pas le choix et, les années passant, il lui semble temps de mettre fin à une situation qu’il n’a jamais souhaitée et qu’il ne supporte plus.

À la retraite depuis septembre 2003, il peut à présent se rapprocher plus encore de SON pays et de SA ville, Constantine. Il peut enfin venir plus souvent partager la vie de ses frères algériens.

Avant de terminer sa vie, il voudrait inscrire ce symbole, afin que ses enfants et petits enfants se souviennent que c’est la fraternité qui fait la richesse des hommes et des femmes qui vivent sur cette Terre.

Mais la réponse tarde à venir ! Alors Il fouille les sites officiels sur Internet et essaie de s’y retrouver. Il s’adresse à nouveau au ministre de la justice et cette fois, il adresse une copie à l’ambassadeur d’Algérie en France.

Il insiste pour dire combien son questionnement n’a pas varié et surtout combien sa motivation de devenir citoyen algérien s’est renforcée, à l’occasion des derniers évènements.

Il précise enfin qu’il sera à nouveau sur le territoire algérien en septembre prochain, à l’occasion de son retour annuel à Constantine. Il sera tout à fait à même de se rendre à Alger pour satisfaire à toute démarche administrative.
Il obtient un courrier du Consul d’Algérie duquel il dépend qui lui rappelle le cadre législatif algérien en vigueur. Il ne se décourage pas et rédige un nouveau courrier pour attirer son attention sur ce type de demande, afin peut-être de favoriser l’émergence future d’un nouvel article au code de la Nationalité, dans le cas d’une révision future. Sans doute n’est-il pas assailli de demandes de ce type et pourtant, dans le contexte actuel difficile des relations entre la France et l’Algérie, celle-ci prend une résonance particulière : dans la perspective d’une réconciliation des peuples des deux rives, dans le cadre d’une Histoire commune enfin reconstruite et assumée pleinement, ce type de décision pèserait vraiment en faveur d’une Algérie moderne, libre et reconnue comme une grande nation du Maghreb, partenaire incontournable de la France et de la communauté européenne. Il espère bien que ces éléments de réflexions entreront un jour en jeu et favoriseront un aménagement du code de la nationalité.

Pour l’heure, il continue d’espérer pouvoir acquérir la nationalité de SON pays de naissance. Selon l’article 10 du code de la nationalité, l’alinéa 1 précise « D’avoir sa résidence en Algérie depuis 7 ans au moins au jour de la demande. », l’alinéa 2 stipule « D’avoir sa résidence en Algérie au moment de la signature du décret accordant la naturalisation ».

Il lui demande donc comment, dans le cadre légal actuel, il est possible de satisfaire à ces deux conditions, étant donné que les visas touristiques sont accordés pour un mois et que le mieux qu’il puisse espérer est un visa culturel d’une durée maximale de trois mois. Ses 58 ans, lui permettent d’espérer avoir le temps de remplir les conditions.

La seule possibilité imaginable est la carte de résident renouvelable tous les deux ans. Mais où sont les textes législatifs qui régissent ce cas et quelles sont les formalités à accomplir pour l’obtenir ainsi que les conditions d’obtention ?

Enfin, des mois plus tard il reçoit une réponse du Consul qui le renvoie à la Wilaya de Constantine, seule habilitée à traiter des cartes de résident. Par contre, il ne sait toujours pas quelles conditions remplir !

Ce passeport pour son propre pays, qu’il est difficile à obtenir ! Comment faire comprendre les choses au-delà du seul aspect réglementaire ? Cet attachement au sol natal que tous les humains ressentent est-il si contraire aux lois ?

« Tu vois, Ksentina, j’en ai ramené des souvenirs et des enseignements ! Je ne cesserai de faire ta promotion, car vois-tu, chère amante, tu es et tu resteras à jamais la plus belle ville du monde, perchée sur ton rocher, s’offrant à la vue de tous et réservant tes douceurs pour l’invité. Attends-moi ! »
Yahia de Constantine (Jean-Michel Pascal)
De son exil en France, le 25 août 2008