- Critiques de livres

Rolland Doukhan : Berechit - Denoël - 1991
La folle douleur de la séparation

Joseph Aouate est un Juif de Constantine. Il est très attaché à sa terre natale comme il est profondément attaché à la culture juive, sans être croyant. Il perdra son frère Daniel, sa femme Sarah qu'il adorait et sa fille Ruth âgée de 17 ans qui était toute sa vie. Cette dernière perte sera à la fois un tournant décisif de sa vie et le prétexte pour lui de revenir sur sa vie, celle de sa famille et de sa femme.

Rolland Doukhan jongle avec trois récits : celui de Joseph Aouat qui raconte, celui de Jean Attal/Joseph Aouate qui se raconte chez son analyste et les récits de sa mère. Il réussit là à aller au fond de la vie de Joseph qui démêle les fils de son identité et dit combien la séparation est insupportable. Il dit combien la vie ne nous permet pas toujours d'aller au bout de ses amours. Il voyage de Saint Germain en Laye à Lodz en passant par Constantine qu'il décrit avec tendresse et beaucoup de sensibilité. Becherit signifie le commencement, la genèse au fil des pages le lecteur comprendra de mieux en mieux un tel titre.

La perte de Ruth bouleversera vraiment la vie de Joseph et une grande authenticité se dégage de ce parcourt douloureux. Rolland Doukhan le restitue avec beaucoup de force et émotion sans tomber dans le pathos.

Quelques extraits :

" J'ai traversé l'abîme du Rummel sur le grand pont suspendu, senti le vent qui fait toujours vibrer ses câbles énormes, comme un cyclope qui jouerait avec une harpe géante. J'ai dépassé l'hôpital désuet sous son petit dôme rose, presque rouge, un hôpital-jouet, et j'ai parcouru cette route à travers pins, que les miens empruntaient quand ils conduisaient leurs morts à bras d'homme, vers le cimetière, là-haut sur la petite colline.
... Je suis redescendu dans ma ville, effectivement. Le présent et l'aujourd'hui m'attendaient, ils étaient là, Ka rim et Kaddour, dans un des cafés qui regardent la place de la Brèche à travers leurs grandes vitres de serre. Je dis les noms d'avant parce que je suis d'avant. Pas parce que je ne m'habitue pas. Aussi parce que je ne m'habitue pas. Est-ce si important, après tout ?
... J'ai regardé venir ma ville à moi. Ce n'était pas seulemernt les cahos de l'incertaine Peugeot qui brouillait mes yeux et rendaient flou le paysage. Sacré Vieux Rocher, quand je pense qu'on dit de toi que tu es de pierre... toi qui as les yeux mouillés de me revoir, enfin c'est l'inverse, mais quoi... j'ai bien le droit de m'embrouiller un peu.
Eh oui ! elle est là ma ville. Elle n'est pas là. Elle est là. Elle n'est pas là. Ma ville en pierre, en mauvais goudron, en ordures mal enlevées, en clameurs d'enfants, en sortie d'école ébouriffées. Elle est là. Elle n'est pas là. Quelque chose a bougé, l'image est tremblée, a tremblé. A la place de la rue des Juifs, il y a la photographie de la rue des Juifs.
... Allez savoir pourquoi je reste persuadé que c'est là que je la retrouverai [Ruth], ma fille, enfin, que je comprendrai ce qui n'a pas encore de sens pour moi, aujourd'hui... dans ce temps qui est en arrière de moi, ce temps révolu, passé. Pire, dépassé. Seulement il faudrait le talent du tricheur, lui donner par exemple des mots, un accent qu'elle n'a jamais eus, enfin je voulais dire des idées, des pensées, vous comprenez? pouvoir lui insuffler une nouvelle, une autre vie, mais en même temps la respecter, la projeter vers un demain où elle n'a plus place... La remettre au monde, quoi.
... C'est difficile, Monsieur, de vous faire entrer dans cette ville, dans cette vie qui n'existent plus. Mais comprenez-moi, je ne veux pas dire que Constantine ne se trouve plus en Algérie, non, c'est tout simplement que ma ville à moi a quitté l'Histoire pour mon histoire. Non, non, ne croyez pas à un quelconque retour nostalgique et larmoyant du " rapatrié retrouvant sa rue et sa maison natales " ! non, c'est la vie elle-même, ma vie d'alors, qui recèle le secret de Ruth... "

PS : je tiens à remercier vivement le correspondant algérien (connu grâce à Internet) qui m'a fait parvenir ce livre en signe d'amitié. il m'a écrit ceci en page de garde : " Voilà le livre que j'ai lu depuis mes jeunes et premières années de lecture. Aujourd'hui j'ai compris que la séparation est très dure. "
Atek Saha ya khouya !

Boualem Sansal : L’enfant fou de l’arbre creux – Gallimard – 1999
Un récit parsemé de paraboles

Pierre et Farid sont dans la même cellule du quartier des condamnés à mort de la prison de Lambèse.
Pierre Chaumet est né à Vialar (Tisemsilt) et est entré clandestinement en Algérie pour retrouver sa vraie mère Aïcha. Tout au long de son périple, il va découvrir une Algérie bien mal en point et il va remonter au jour bien des aspects très dangereux de la guerre d’Algérie.
Farid a participé aux massacres commis par les islamistes. Entre ces deux personnages un long dialogue va s’établir, alors que la direction de la prison s’apprête à recevoir une délégation internationale.

Dans un style qui n’appartient qu’à lui, généreux et vigoureux, Boualem Sansal nous fait vivre cette quête identitaire et les multiples découvertes qu’elle occasionne. L’auteur ne fait aucune concession aux dirigeants de son pays et nous invite à réfléchir sur le devenir de ce pays. On l’aura compris, ce dialogue entre un « pied noir » et un arabe est hautement symbolique comme l’est tout autant le titre de ce cet ouvrage. Il est d’ailleurs intéressant d’avoir le regard de Boualem Sansal sur ce curieux intitulé, « L’enfant fou de l’arbre creux » :
« Lambèse est emblématique de ce qu’est devenue l’Algérie depuis 62, c’est une grande prison. Jusqu’aux années 80, on ne voyageait à l’étranger qu’avec une autorisation, on ne pouvait rien faire, on n’avait aucune liberté politique, C’était l’enfermement. L’arrivée des islamistes a encore aggravé la situation : non seulement on pouvait nous mettre physiquement en prison, mais intellectuellement, spirituellement aussi, l’algérie était une prison. Hélas, c’est comme ça. En situant mon histoire à Lambèse, c’est l’Algérie. « L’enfant fou de l’arbre creux » peut symboliser le peuple algérien qui était infantilisé par des discours extrêmement primitifs. Il est enchaîné, aveuglé… L’arbre creux c’est cette Algérie dont on a enlevé toute la richesse, toute la substance, c’est un arbre sec. Pourquoi un Français et un Algérien, parce que c’est le centre de la problématique. On a des relations compliquées avec la France. Il y a plus d’un million d’Algériens qui vivent en France, il y a une histoire commune, ses bons côtés, ses mauvais côtés et ses horreurs. C’était pour moi intéressant de mettre le débat, car le roman est un débat, un échange entre un Français et un Algérien. Chacun racontant sa conception de l’Algérie.
Cet enfant enchaîné au milieu de la cour de Lambèse, il n’existe pas : il est clair que c’est un symbole. Et les symboles ne se voient pas. On le voit seulement quand on est préparé, quand on le veut, quand on a les moyens de le voir. Donc moi-même je me pose la question est-ce que les gens de Lambèse, ces prisonniers qui regardent la cour à travers les grilles, voient cet enfant fou, ce peuple rendu fou par cette politique absurde, celle que nous avons menée depuis 62, ce peuple qui est infantilisé qui est aveugle ? A un moment donné, on découvre que cet enfant, en plus d’être fou et de se trouver dans cette position paradoxale, est aveugle. Non, on ne le voit pas mais on le sent. Mais évidemment, lui, Pierre, le Français en prison avec Farid, le voit, car il vient de l’extérieur. Pour l’observateur extérieur, c’est relativement facile de voir que le peuple algérien a été abruti, enchaîné, aveuglé, infantilisé démuni de moyens d’analyser et de discernement, donc en définitive détruit. »
Interview, Le Quotidien d’Oran, 24/09/2000

L’écriture de Boualem Sansal est toujours aussi truculente et porte le récit vers des sommets. Les paraboles se multiplient à travers le récit. La critique est très vive et fait mouche.

Souhaitons que des arbres vigoureux recouvrent l’Algérie et que le peuple algérien soit de moins en moins aveugle pour faire pousser ces arbres d’une Algérie prospère.

Yasmina Khadra : L'olympe des infortunes - Julliard - 2010
Une fable philosophique très forte

Un terrain vague à la périphérie d’une ville avec pour seul décor que la mer et une décharge publique. Tel est le décor du dernier roman de Yasmina Khadra.

Ach le Borgne et son protégé Junior le Simplet sont les héros d’une fresque haute en couleur. Avec eux vivent une ribambelle de paumés en tous genres : Mama la Fantomatique flanquée de son Mimosa, Haroun le Sourd, le Pacha et sa bande de poivrots qui ne dessaoulent pas, Pipo, Négus, Clovis, Bliss, les frères Djouz, Aït Cétéra, Dib etc… Cette une communauté forme un microcosme à l’écart de la ville, on a envie de dire à l’exclusion de la ville, et vit sur elle-même. Ils s’appellent les « Horr », les « clodos qui se respectent », c’est à dire des hommes libres. Libres de ne pas aller faire les poubelles des riches, dans la ville qui représente la pire des choses pour ces clochards. Libres de ne pas dépendre de la société. Libres de se passer du confort matériel. Libres de se saouler autant qu’ils le veulent.

Le récit gravite principalement autour de Ach le Borgne qui joue du Banjo et qui s’occupe de de Junior, comme un père le ferait. Il lui inculque ses valeurs et lui explique la vie à sa façon. C’est là que Khadra philosophe au travers de dialogues comme il sait les faire : haut en couleurs, pittoresques et terriblement efficaces.

On retrouve dans cette mini société tous les types d’individus qui peuplent les rues des villes. Leurs points communs qui les différencie des citadins étant l’indépendance dont ils font preuve en permanence, leur solidarité et la revendication têtue d’une liberté inaliénable. Ces êtres paumés, délaissés par la vie, abandonnés là au milieu des immondices ont des vraies valeurs. Elles seront remises en cause par la venue de Ben Adam (on remarque la malice de l’auteur dans le choix du nom…), une créature mystérieuse qui connaît le Monde et qui a bourlingué. Il va ébranler des certitudes acquises comme des vérités sacrées et va notamment remettre en cause le « couple » Ach-Junior.

A travers cette fable, Khadra porte un regard aigu sur notre société. Il est sans complaisance à l’égard d’une société mondialisée et touche du doigt l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. A la solidarité des « Horr », il oppose crûment l’indifférence de la ville. C’est si vrai que le roman se déroule dans un huis clos étonnant. Aucune relation avec les gens de la ville, même pas lorsqu’ils viennent abandonner leurs déchets. Et pour mieux montrer le fossé qui sépare les deux communautés, la seule fois où l’un des leurs va faire un retour dans le monde civilisé, il en sort meurtri dans tous les sens du terme. Comme si ce manquement à la règle méritait une dure sanction. Exclus vous êtes, exclus vous devez rester !

Khadra nous montre ce que nous ne voulons pas voir. Il nous force avec talent à regarder la vérité en face : notre égoïsme et notre individualisme. Dans cette cour des miracles, les biens matériels sont bien peu de choses et ils viennent tous de la décharge, alors que les nôtres sont le produit de cet argent pour lequel on travaille, cet argent qui constitue la seule valeur tangible de la société. Yasmin aKhadra nous met aussi face à notre aveuglement : comment peut-on ne pas voir ces SDF que nous croisons chaque jour dans la rue ?

Une nouvelle fois Khadra nous comble de par son écriture ciselée, précise et efficace. Cette fois il donne dans la philosophie, mais pas dans celle ampoulée des salons où l’on cause. Il nous donne une leçon de vie et nous invite à réfléchir sur notre société.

Nassira Belloula : De la pensée vers le papier, soixante ans d’écriture féminine algérienne – ENAG – 2009
Une exploration de la littérature fémininne algérienne

Nassira Belloula nous livre un travail très intéressant sur la littérature féminine algérienne. Elle passe en revue nombre d’auteures algériennes en posant énormément de questions sur cette écritures, les thèmes abordés et les problématiques qui sont soulevées.
Le livre est structuré sur un plan très rigoureux qui permet d’aborder les thématiques des écrivaines. Les points communs sont repérés et la spécificité de l’écriture féminine est analysée. Le tout est remis dans le contexte plus général de la littérature algérienne.

On suit avec beaucoup d’intérêt l’enquête menée par Nassira sur l’utilisation très fréquente des pseudonymes, ce que Nassira appelle les « noms voilés », non sans quelque malice. Le lecteur est invité à parcourir les différentes périodes de cette littérature depuis celle des fondatrices jusqu’aux auteures modernes en passant par l’écriture de l’urgence des années 90.

Les rapports père-fille et mère-filles sont abordés et déclinés pour beaucoup d’auteures : Assia Djebar, Leïla Sebbar, Karima Berger, Ahlem Mostaganemi, Fatiha Nesrine, Nadia Sebki, Malika Mokkedem, Najia Abeer, Djamila débèbèche, Taos Amrouche, etc…

On prend également conscience que nombre d’écrivaines ont la double culture de par leur naissance et on réalise combien la culture française est prégnante. Énormément d’ouvrages sont écrits en français.

Une bonne partie du livre traite des problèmes spécifiques aux femmes et plus particulièrement aux femmes arabes : la place dans la vie sociale, l’enfermement, les rapports au père.

La lecture de cet ouvrage est agréable et prenante. On y découvre bien des facettes de l’écriture algérienne. A recommander pour tous les amoureux de littérature algérienne.

Youcef Dris : Les amants de Padovani - Dalimen - 2004
Un récit bouleversant dans l'Algérie Coloniale

Merci à Nassira Belloula de m’avoir procuré ce livre introuvable en France (Par contre on peut télécharger le livre en PDF ici ).

C’est une tragique histoire d’amour que nous livre Youcef Dris. Dahmane et Amélie s’aiment depuis leur plus tendre enfance dans cette Algérie des années 30. Un amour très mal vu dans une Algérie coloniale qui sépare les communautés. Ils ont grandi ensemble , côte à côte et ne peuvent se passer l’un de l’autre.

Cette tragédie, fort bien écrite par Youcef Dris sera un calvaire jusqu’au bout pour Dahmane qui ne saura que très tard, après le décès d’Amélie, qu’il a eu un fils Damien. C’est à l’occasion de sa venue en France à Paris pour se soigner et à Aix en Provence qu’il découvrira cette vérité.

Ce roman qui est inspiré d’une histoire vraie, puise sa force dans une narration limpide et sensible. L’auteur n’en rajoute pas au tragique de la situation et il fait toucher du doigt les difficultés qui existaient entre la communauté européenne et les musulmans. Il tire aussi sa force du personnage de Fatma, la grand-mère de Dahmane qui l’a élevé avec beaucoup de courage et d’abnégation.

Cette histoire nous rappelle à la violence des rapports entre les êtres des pays coloniaux. Elle met en lumière, un racisme du quotidien qui ne demande qu’à s’exprimer à la première occasion.

Youcef Dris a écrit là un livre sensible et utile à la compréhension de cette Algérie des années trente et de celles qui ont précédé l’indépendance.


A propos de la polémique concernant l’accusation de plagiat à l’encontre de Yasmina Khadra, auteur de « Ce que le jour doit à la nuit »


Un lecteur de ce blog m’avait alerté sur cette polémique et c’est une des raisons pour lesquelles je tenais à lire l’ouvrage de Youcef Dris.

Je dois dire que même s’il faut constater une inspiration commune (idylle entre deux membres de communautés différentes, tragédie et retour à Aix en Provence pour le dénouement de l’histoire), le livre de Khadra n’est en rien un plagiat de l’écriture de Youcef Dris.

Ce sont deux plumes différentes. Le roman de Khadra a un souffle différent et creuse beaucoup plus les questions périphériques à l’histoire d’amour. Pourquoi ne pas admettre que l’on peut être inspiré par la même histoire réelle ? Le talent indiscutable de Khadra n’a pas besoin d’aller chercher les lignes d’un autre écrivain talentueux.

Pour avoir lu sur la toile les débat plus que passionnés sur la question, je dois dire avoir été frappé par la partialité des adversaires de Khadra. A tel point que nombre d’entre eux n’ont même pas lu le livre de Youcef Dris !

Cette polémique est vaine et n’apporte rien à la littérature algérienne qui compte des talents comme ceux de Youcef Dris et de Yasmina Khadra.

Tahar Ben Jelloun : Au Pays - Gallimard - 2009
Un conte moderne de l’immigré fidèle à ses traditions


Mohamed, peintre dans une usine automobile, voit sa retraite arriver et il en a peur comme s’il était atteint d’une maladie grave. Il a émigré en France alors qu’il était très jeune et n’a connu que le travail à l’usine. Toute sa vie était rythmée par ses trajets pour se rendre à l’usine, les heures de repos bien méritées, la pratique sourcilleuse de l’islam, le bien être de sa famille et de ses six enfants et les retours au bled pour les vacances et le respect des traditions marocaines.

Mohamed ne comprend pas bien la vie occidentale et met les choses dans des boîtes : ça c’est pour eux et pas pour moi. Il élève ses enfants dans le respect des coutumes du pays. Il ne conçoit pas qu’ils réagissent différemment de lui. Pourtant cette génération ne raisonne pas comme lui. Elle est française et s’est affranchie des lourdeurs des traditions. Sa fille se marie avec un « françaouis », au grand dame de Mohamed qui ne veut plus la voir, Rachid, un de ses fils change de prénom pour s’appeler Richard. Tout cela fait beaucoup pour un seul honnête homme.

L’approche de « l’entraite », comme il dit, lui fait très peur. C’est comme une maladie qui ne le fera plus exister. Brutalement il n’aura plus aucun but dans la vie. Finalement et logiquement cet homme dévoué à sa familles et au coutumes ancestrales décide de rentrer au bled pour finir de construire la maison familiale qui doit regrouper ses six enfants et leurs progéniture. Il ne demande l’avis de personne et un beau matin prend la route du Maroc. Une très grande maison, démesurée, à la hauteur des rêves de Mohamed, va attendre ses occupants.

Tahar Ben Jelloun nous livre là un superbe roman traité comme un conte. Il décrit la problématique de cette immigration qui a donné des générations d’enfants intégrés et en décalage avec leurs parents. Au passage, il jette un regard sur l’enflamement des cités et le comportement des jeunes beurs en butte avec la société française. Ce travail de décryptage de la problématique immigration/intégration, Ben Jelloun le mène avec un vocabulaire simple et efficace, sans tomber dans le pathos. Il nous interpelle fortement car c’est la vie quotidienne qu’il exprime, en oubliant les idéologies. Il montre également que la pratique de l’islam ça n’est pas l’islamisme.

Un très beau roman que l’on dévore du début à la fin.

Leïla Sebbar : La Seine était rouge Paris octobre 1961 - Babel - 2009

Nous ne sommes pas très loin de la fin de la guerre d'Algérie. Nous sommes le 17 octobre 1961 et le FLN organise une manifestation pacifique en réponse au couvre-feu imposé par Maurice Papon, Préfet de police, aux Algériens. La police charge, matraque agresse des gens sans défense, commet des exactions insupportables, jette des Algériens dans la Seine et arrête des milliers de personnes.

Voilà pour les faits historiques. Mais Leïla Sebbar veut nous faire comprendre cette triste période où c'était encore la sale guerre d'Algérie qui ne disait pas son nom et où pourtant il était déjà admis pour De Gaulle, Président de la République, que l'Algérie serait très prochainement algérienne.

L'auteur choisit de raconter l'histoire d'Amel, 16 ans qui entend sa mère, Noria et sa grand-mère, Lalla, discuter en arabe de choses qui lui paraissent graves. Mais elle ne parle pas cette langue et se trouve en dehors de ces discussions, d'autant qu'elle ne trouve aucune réponse aux questions qu'elle pose. Amel veut savoir et elle va y parvenir grâce à Omer, journaliste algérien immigré et grâce au film, sur les porteurs et les porteuses de valises, que veut tourner Louis, le fils d'une Française qui a adopté la cause algérienne.

Le livre est bâti  autour d'allers et retours incessants entre ces trois personnages. Certains chapitres sont écrits comme s'il s'agissait d'un scénario : Extérieur jour, extérieur nuit, intérieur jour, intérieur nuit.

"Intérieur Jour
On allait à l'école pieds nus, dans la neige, l'hiver... Alors la boue du bidonville, ça me fait pas peur. Mon père est mort dans la boue des rizières, en Indochine, sa pension a disparu avec lui et sa compagnie. Travailler pour ma mère oui, pour la smala non. J'ai pas eu le certificat d'études, je sais compter. Je tiens ce café dans la merde, mais ça marche
... J'enverrai de l'argent à ma mère, si elle est pas morte. Mes frères, mes sœurs, qu'ils se démerdent, comme moi.
Ils sont venus plusieurs fois 'les calots bleus', les harkis de Papon, on les appelle comme ça, je sais pas pourquoi. Je fais pas de politique. Les autres aussi, les FLN, ils m'appellent 'Frère' pour moi, c'est pas des frères. Je dis rien. 'Pas d'alcool, pas de tabac. interdit de jouer aux cartes, interdit de jouer aux courses. Si tu désobéis, tu sais ce qui t'attend.' L'un d'eux a passé son index sur sa gorge en levant la tête, de gauche à droite. J'ai compris. Ils ont dit aussi : 'Ordre de la Direction, fermeture des commerces le 17 octobre 1961. J'ai pas de rideau de fer. J'ai fermé la porte en planches, à clé."

C'est dans ce style direct, dépouillé que Leïla Sebbar raconte. C'est très efficace et le lecteur assiste au fil des pages et des rencontres avec Omer ou Louis à la révélation de la vérité tant recherchée par Amel. Vérité affreuse illustrée par des témoignages :
"Extérieur nuit
C'était le 17 octobre 1961. Il pleuvait.
J'ai pensé que j'allais mourir, je buvais l'eau de la Seine, j'étais lourd, très lourd. J'ai fait la prière. Je l'avais oubliée, avec le travail on a plus le temps, on va au café, on boit un peu, les tournées, ça fait boire. J'ai pas trop bu, mais j'ai bu et c'est défendu chez nous, les musulmans. J'ai bu et la prière... Ce soir-là, la pluie, les coups, l'eau froide, elle sentais mauvais la Seine... La prière est revenue. J'ai prié, prié... et j'ai été sauvé. Sinon, je me noyais, comme d'autres. on a retrouvé des corps charriés par la Seine. Sûrement la Seine était rouge ce jour-là, de nuit on voyait pas. On a repêché des algériens, ils avaient les mains liées dans le dos et les pieds attachés...
... La Seine les a rejetés. Même la Seine, elle en voulait pas des Algériens. Combien ? On saura peu-être un jour. Et ceux qu'on a retrouvés, pendus dans les bois, près de Paris..."

C'est finalement Louis qui recueillera le témoignage de cette nuit de démence de la part de Noria, la mère d'Amel. C'est comme si c'était un secret de famille que l'on ne peut pas dire à sa fille, mais que l'on finit par confier à l'Autre, comme si on se soulageait.

C'est un véritable hommage à ces martyrs Algériens que rend Leïla Sebbar à tous ces manifestants, ces immigrés opprimés par la France coloniale. Une leçon d'histoire pour les plus jeunes, pour tous ceux qui n'ont pas connu cette guerre et qui n'en ont guère entendu parler à l'école.

Un livre qu'il faut lire absolument !


Maïssa Bey : Pierre Sang Papier ou cendre - Éditions de l'Aube - 2008
Un enfant traverse les siècles dans une Algérie bouleversée
ou
" Liberté, j'écris ton nom " !

« Algérie 1830 - 1962 : pendant 132 ans, madame Lafrance s’est installée sur “ses” terres pour y dispenser ses lumières et y répandre la civilisation, au nom du droit et du devoir des “races supérieures”. Face à elle, l’enfant, sentinelle de la mémoire, va traverser le siècle, témoin à la fois innocent et lucide des exactions, des spoliations et des entreprises délibérées de déculturation, jusqu’à la comédie de la fraternisation. »

Maïssa Bey


Roman ou leçon d'Histoire poétique ? Peut-être une grande fresque de l'Histoire de l'Algérie ? sans doute tout ça à la fois.

Dans ce livre, une fois de plus, Maïssa Bey laisse sa plume exprimer sa sensibilité, ses convictions. Très astucieusement, elle met en scène "l'Enfant" qui traverse les époques et assiste aux agissements de Madame Lafrance.

Le lecteur suit ainsi la chronologie de l'Histoire algérienne. Ceux qui ne sont pas au fait de la question algérienne peuvent suivre un véritable cours d'histoire avec la poésie en plus. Maïssa Bey n'oublie rien et elle jalonne son récit des principaux évènements qui ont marqué cette Algérie conquise, colonisée, dévastée par le napalm, massacrée. Depuis l'invasion, la résistance des troupes d'Abdel Kader, les insurrections multiples, les enfumages, en passant par les massacres de Sétif et de Guelma, la mascarade de la fraternisation du forum d'Alger, sans oublier le massacre des messalistes à Melouza et le départ massif des Français d'Algérie en 1962.

Tout au long des pages de cette grande fresque, le lecteur assiste à l'indignation, à la colère de l'auteure qui ne mâche pas ses mots contre les maux des colonisateurs, contre le pendant de madame Lafrance, monsieur Laloi qui légitime tous les abus, toutes les inégalités. Saine colère qui devrait faire réfléchir les partisans de la "colonisation positive".


Maïssa Bey n'oublie pas l'Histoire. Elle sait que celle-ci est indispensable à la construction du futur. Le dernier chapitre est consacré à cette nécessité et c'est avec force qu'elle retrace l'épopée algérienne au travers du regard de cet enfant. Signe de nécessité et d'espoir, de lucidité aussi.

Il faut lire ce bel ouvrage !

Benjamin Stora : Les guerres sans fin - 2008 - Stock
Comment être historien, vu de l’intérieur


Benjamin Stora est LE spécialiste de l’histoire algérienne. On ne compte plus ses ouvrages sur la guerre d’Algérie et sur l’histoire du Maghreb. Il est aussi l’auteur de documentaires très réussis sur la guerre qui a longtemps refusé son nom.

Dans ce livre, Stora nous ouvre les portes de sa façon d’appréhender l’Histoire et son histoire. Ce livre est en effet entre l’Histoire et le témoignage de l’historien qui a effectivement vécu la guerre d’Algérie. C’est cette position originale qui est le fil rouge de cet ouvrage qui nous fait pénétrer dans les dédales de la réflexion historique de Benjamin Stora. Il y parle de son engagement politique, au même titre qu’il évoque son identité algérienne ainsi que sa démarche d’historien souvent contestée.

On comprend mieux en lisant ce livre pourquoi il travaille tant avec Mohammed Harbi, acteur de la révolution algérienne et historien. Tous les deux font de leur subjectivité un atout important de leurs approches d’historien qui les aident à parler différemment de l’Algérie, sans jamais tomber dans la mémoire partisane.

Tout au long de cet ouvrage, on passera de la guerre d’Algérie, aux conflits de mémoire et aux règlements post coloniaux, à la décennie noire, aux luttes intestines au sein du mouvement révolutionnaire algérien. En 1995, Benjamin Store recevra des menaces de morts qui vont une fois de plus dans sa vie le conduire à s’expatrier pour un temps au Vietnam. Il y peaufinera sa pensée et apaisera ses douleurs.

C’est renforcé par les épreuves de la vie (perte de sa fille, crise cardiaque et menaces de mort) que Benjamin Stora poursuit son parcourt d’historien atypique et passionnant. Lire son livre permet de comprendre à la fois les évènements et la démarche de l’auteur.

Leïla Sebbar : Mon cher fils - Elyzad - 2009
Un roman sur l'exil, l'émigration et
la difficile communication entre les générations

Un chibani des trente glorieuses revient au pays, au bord de la mer. Il a eu 7 filles et un seul garçon. Sa femme est restée en France. Il n’a plus de nouvelles de ce « cher fils ».

Alma est écrivain public à la grande poste d’Alger. Sa maman qui est en Bretagne promet toujours de revenir et tarde à le faire. Son papa est musicien, il joue du luth.

L’histoire se déroule pendant la décennie noire, au moment où les attentats sont nombreux et où ils confisquent la vie. L’époque des intégristes qui détruisent un peu plus encore une jeunesse qui n’a rien demandé : « Nous, on ne pense pas, on pense rien, on veut vivre et on vit pas… chez nous presque tous les hommes ont pris le maquis pour la guerre de libération, ils sont pas tous morts, les vieux sont pensionnés, des petites pensions pas comme les autres, les colonels, les généraux, tout ça… Quelle guerre pour tous ces galons ? Le maquis ? Alors combien d’officiers supérieurs, s’ils sont encore vivants ? La guerre contre les islamistes ? La guerre civile ça donne des galons ? S’engager dans l’armée, dans la police, on aura du travail, on sera les plus forts contre les frères… On veut pas. On fait de la musique… »

Tous les jours, Alma retrouve le vieil homme qui a rempli sa vie dans les usines Renault de Billancourt et invariablement commence une lettre, toujours la même qui ne s’achève pas, par « Mon cher fils… ». C’est l’occasion pour le vieil homme de confier sa vie à cette jeune fille et de lui dire combien son fils lui manque. L’oreille de l’écrivain public est sans doute d’autant plus attentive et bienveillante qu’elle-même souffre da sa séparation avec sa mère. Ils partagent aussi tous les deux la difficile communication avec deux êtres chers. Petit à petit, Alma partagera ses confidences avec le vieil homme et ce sera aussi l’occasion pour elle de parler de la servante Minna, véritable seconde mère qui est une magnifique conteuse.

Au fil des pages, on apprend que le vieil homme n’a jamais pu ou n’a jamais su parler de sa vie à son fils lorsqu’il était avec lui en France. C’est pas faute d’avoir tenté pourtant. Une fois, lors d’une tentative, le vieil homme a entendu son fils pour la dernière fois : « … c’est tes histoires et l’Algérie je n’ai pas envie d’en entendre parler, ni la guerre, ni avant la guerre, ni rien. La vie c’est le présent et vous, toi, quelle vie, quel présent ? Ce qu’on nous raconte, tu crois que je n’entends pas, dans les livres aussi, avec Hanna, on a lu tous les livres, peut-être pas tous, mais beaucoup, c’est des histoires, qui les écrit ces histoires, qui écrit cette histoire-là ? Une histoire où on est soumis, Romains, Turcs, Français, colonisés. On est persécutés et chassés d’Espagne, on dit « le Siècle d’Or », il est loin le siècle d’or et peut-être qu’il n’était pas si glorieux que ça, ce siècle d’or, en Espagne, en Orient, on parle des cours royales, princières, et le peuple, il est où ? Et l’histoire coloniale, on est toujours des pauvres types, pauvres, ignorants, exploités, résignés… Sur plusieurs siècles, combien d’années de résistance, quelques tribus rebelles, l’Émir a été vaincu, des tribus l’ont trahi, l’Émir noble prisonnier, mais il a été battu et après lui quelques insurgés déportés… Et les soldats de l’Armée d’Afrique, j’ai vu le film Indigènes, des héros ? Les tirailleurs, nos ancêtres, dans les guerres coloniales, du côté de la répression militaire contre des révoltés à mains nues, c’est vrai ou non ? Madagascar, l’Indochine, la Tunisie, le Maroc, la Syrie… et j’en oublie Alors toutes ces histoires, cette Histoire où on est toujours du mauvais côté, j’en veux pas, tu m’entends, j’en veux pas. La guerre de libération nationale, sept ans et après. Les pays indépendants, dis-moi comment ils gouvernent pour leurs peuples, dis-moi. Et toi, ton pays, qu’est-ce qu’il te donne ?Pourquoi tu restes ici, pourquoi ? Et l’immigration, comment on nous présente ? u le sais toi, même quand on veut nous défendre ou plutôt vous défendre, vous, les immigrés, comment ? Dis-moi, toi, des victimes sourdes et muettes, c’est vrai ou c’est pas vrai ?… non, je dis moi, ça suffit, barakat, ça suffit, tu comprends ? » C’est tout le drame de sa vie, ce fils inaccessible dont il pressent un destin tragique.

Tout au long de ce magnifique roman, nous assistons à cette déchirure, à cette impossibilité d’atteindre le fils tant chéri. Et Leïla Sebbar écrit une véritable ode aux immigrés qui rend ce roman encore plus émouvant, plus touchant.

L’écriture est très fine, ciselée même Leïla Sebbar s’affranchit des règles classiques de la ponctuation, notamment au niveau des dialogues, ce qui rend le récit beaucoup plus réaliste et donne le rythme du langage oral au récit.

Dans ce roman, le lecteur retrouvera les thèmes qui sont chers à Leïla Sabbar et sur lesquels elle a déjà tant dit, où il lui reste, on le sent bien, tant à dire encore. Dans ce roman, elle a réussi à toucher nos âmes.

Nourredine Saâdi : La nuit des origines – L’Aube - 2005
Une « réfugiée mentale », un manuscrit comme
lien avec les racines et un lit retrouvé aux Puces

Abla est architecte et vient se réfugier en France avec dans ses bagages un vieux manuscrit du XVII ème siècle (11 ème siècle musulman) de son aïeul Si Kebir Belhamlaoui. Ce manuscrit va devenir un vrai personnage de ce roman profond, plein de sensibilité et qui va au plus près des sentiments des déracinés. Un autre personnage sera le lit Ottoman dans lequel elle dormait, au-dessus du Rhummel à Constantine qu’elle « retrouve » aux puces de Saint Ouen comme si elle l’avait déménagé dans La Souika, la médina de Constantine, sa ville natale.

C’est par hasard, alors qu’elle voulait s’abriter de la pluie, qu’Abla entre dans cette boutique d’antiquaire où elle va faire la connaissance d’Ali-Alain, autre natif de Constantine et ami de Jacques, le patron des lieux. De cette rencontre naîtra une étrange histoire d’amour, torturée qui va réveiller les origines d’Ali alors lancé dans l’aventure des élections municipales.

Abla vit dans un foyer de l’Armée du Salut, le Palais deb la Femme, non loin de la station de métro tristement célèbre, Charonne et psalmodie souvent des versets appris par cœur, dans sa jeunesse : « Allahouma Ô mon Dieu, bénis la parenté… Allahouma Ô mon Dieu, noie-moi… ». Ces prières reviennent tout au long du récit et soulignent le caractère tourmentée de la belle Abla. De quoi vit-elle ? Le lecteur ne le sait pas. Abla, en attendant ses papiers officiels, pense à vendre son précieux manuscrit légué par son grand-père, titulaire de la Légion d’Honneur. Elle va être mise en relation avec une experte de la BN et un commissaire priseur réputé intéressés par ce superbe objet décorés d’enluminures en couleur.

Abla n’a pas fuit l’Algérie sous la menace (c’est à l’époque de la décennie noire), elle a « fui la maladie de la mort, l’épidémie de meurtre, peut-être ai-je voulu me fuir moi-même… » « Considérez-moi comme une réfugiée mentale » dira-t-elle au fonctionnaire qui instruit son dossier à la préfecture pour sa carte de résidence et qui lui répondra que les textes n’ont pas prévu ce cas. C’est ainsi qu’existe Abla, en France. Elle est sans cesse reliée au passé, d’autant plus qu’elle retrouve ce lit et Alain et, en même temps le fui avec acharnement, dans des crises spectaculaires et totalement traumatisantes pour Ali qui l’aime profondément et à qui elle échappe sans cesse.

En fait, Abla n’échappe pas à ses racines, à son histoire, d’autant que ce manuscrit remonte à la nuit des origines. Manuscrit qu’elle n’arrive pas à quitter, comme si elle avait besoin de ce cordon ombilical « Ce manuscrit est une relique, des généalogies compliquées ont usé leurs yeux dessus, ont appris et répété des versets comme les anachorètes s’échinent sur les noms de Dieu jusqu’à l’évanouissement ; comme l’enfant répète son nom pour ne jamais l’oublier. » Finalement elle ne se séparera pas vraiment de ses origines : « Constantine est pour tous ses enfants la Ville des Villes, une cité métaphorique, une fiction de ponts et de mythes qui ne doit exister que dans le regard de ceux qui y sont nés, l’ont vue un jour et aimée »

Nourredine Saâdi nous offre là une très belle histoire, formidablement documentée avec des dialogues fondus dans le texte qui rendent cette œuvre vivante et très touchante, surtout pour une fils de… Constantine.

Ce que le jour doit à la nuit : Yasmina Khadra - Éditions Julliard - 2008
Un regard très humain sur l’Algérie coloniale

C’est l’histoire d’une bande d’amis sur fond d’Algérie coloniale entre 1830 et 2008. Elle nous est racontée par Younès, qui deviendra assez vite Jonas. Nous sommes dans la région d’Oran, chère au cœur de Yasmina Khadra.

Quelque part, dans l’Oranie, Younès est élevé, avec sa sœur Zahra, dans sa famille paysanne, au milieu d’un petit lopin de terre légué par les ancêtres de son père Issa. Ils mènent une vie miséreuse, marquée par la malchance qui finalement conduira Issa à hypothéquer ses terres, puis, suite à un incendie allumé par malveillance, verra son maigre bien confisqué par l’administration coloniale. Dès lors, il faut partir.

C’est ainsi que la famille se retrouve à Jenane Jato, bidonville d’Oran, dans une petite pièce sombre et misérable, où on dort à même le sol. Le père courageux, fier et déterminé, travaille comme une bête de somme à décharger les bateaux, sur le port d’Oran. Là encore, le mauvais œil aura le dernier mot, malgré l’acharnement exemplaire d’Issa. Devant des difficultés insurmontables, le père sera bien obligé de reconnaître qu’il n’a aucune chance d’assurer quelque avenir que ce soit à son fils. Il décide alors d’accepter l’aide de son frère, pharmacien dans les beaux quartiers d’Oran et lui confie Younès, âgé d’une dizaine d’années.

C’est ainsi que Younès change radicalement de vie, auprès de son oncle Mahi et de sa tante Germaine qui est catholique. Le couple l’appelle Jonas, lui qui a les yeux bleus et ressemble à un ange. Ainsi, son intégration parmi les pieds noirs sera plus aisée, pensent-ils. Il va à l’école et apprend vite. Il y est confronté aux comportements sectaires des petits roumis qui n’hésitent pas à considérer que les Arabes sont paresseux, ce qui le choquera beaucoup. Mais Jonas courbe le dos, n’entre pas en conflit, lorsqu’on lui cherche des ennuis et ainsi arrive à se protéger des agressions. Son père qu’il admire tant disparaît et sombre dans l’alcoolisme. La vie s écoule paisiblement jusqu’au jour où la police vient arrêter son oncle messaliste. Nous sommes à l’époque où la guerre éclate en Europe. Mahi est libéré mais reste très marqué par la semaine passée en prison. Il ne le supporte pas et décide de quitter Oran.

Nous retrouvons Germaine, Mahi et Younès/Jonas à Rio Salado, aujourd’hui El Maleh, pas loin, à l’Ouest d’Oran. Une pharmacie, la seule du village, les y attend et tout le monde reprend ses marques. Jonas, après des débuts difficiles avec Jean-Christophe, issu d’une famille modeste, s’en fera un ami et il rejoindra ainsi le reste de la bande composée de Simon qui est juif, dont le père est malheureux en affaires, et Fabrice élevé par sa mère qui est seule et qui possède plusieurs magasins. Ils seront surnommés « les doigts de la fourche ». Cette solide amitié va constituer le centre de cette saga ainsi que la venue d’Émilie, l’amour impossible de Jonas. Jonas sera pharmacien, comme son oncle.

Cette bande de copains, à laquelle se joignent souvent les deux cousins José et André va vivre les premiers émois amoureux, connaître les brouilles et les bonheurs. Jonas va côtoyer le père d’André qui possède l’une des fermes les plus importantes de la région et assistera aux mauvais traitements infligés par André à son domestique Jelloul. Il fait partie des nantis, mais n’oublie jamais ses origines, sans pour autant se manifester comme musulman. La guerre d’Algérie arrive et « les doigts de la fourche » restent toujours liés, malgré les choix des uns et des autres, mais les périodes de crise se multiplient. Jonas, lui ne choisit toujours pas son camp. Il ne sera amené à aider les combattants de l’ALN que parce qu’il lui sera demandé de dispenser des soins. Ainsi se passe la guerre à Rio avec quelques évènements très marquants qui toucheront durement la bande d’amis. C’est là aussi que chacun fera des choix de vie fondamentaux et que Jonas passera définitivement à côté du grand amour avec Émilie. En 1962, Jonas assistera au départ de ses amis et nous le retrouverons en 2008, à Aix en Provence, dernière demeure d’Émilie, où il va retrouver des septuagénaires qui lui sont chers.

Yasmina Khadra, tout au long de ces 400 pages porte un regard très humain sur cette Algérie coloniale. Jamais il ne met au premier plan les évènements politiques. Il a voulu avec force mettre les protagonistes, la vie quotidienne au centre de ce merveilleux roman. Le choix de la famille adoptive (mixité religieuse et mélange des nationalités) de Younès n’est certainement pas innocent, comme ne l’est pas le fait que la communauté juive soit représentée dans « les doigts de la fourche ». Pourtant, il ne tient pas de discours particuliers sur ces deux sujets. C’est l’une des grandes forces du roman. Le lecteur n’est à aucun moment pris dans une démarche partisane et il perçoit ainsi beaucoup mieux l’attachement passionné à la terre natale. Cette volonté de ne s’attacher qu’au parcours des personnages justifie sans doute le vide entre 62 et 2008.

L’auteur nous avait déjà montré ses talents d’écrivain. Avec ce roman exceptionnel, il s’inscrit définitivement dans la grande littérature. Le plaisir de lire ce livre est en effet autant littéraire que de vivre, l’espace de 400 pages dont on a du mal à s’extirper, avec ces personnages qui nous touchent et nous transportent dans cette Algérie tumultueuse.

Nous ne remercierons jamais assez Yasminna Khadra d’avoir écrit cette très grande saga.

Visa pour la haine : Nassira Belloula - Éditions Alpha - 2008

C'est l'histoire de Noune, jeune Algérienne de Bab El Oued, qui va être happée par la violence, victime d'évènements qu'elle ne domine pas. Avec elle nous retrouvons la décennie noire qui a tant fait de mal à l'Algérie et nous parcourons le monde de l'l'Afghanistan, à l'Iran en passant par la Syrie, l'Irak, le Pakistan pour finir à New York où la vie de Noune s'écroule complètement.

Nous assistons aussi, de 1994 à 2004, à la destruction d'une famille entière, victime de la violence, du terrorisme, de l'extrémisme et de l'embrigadement. Une famille modeste comme il y en a tant et que rien ne prédestinait à cette descente aux enfers. Elle va être broyée par un intégrisme implacable qui se saisit de la misère humaine et de la grande détresse des petites gens pour recruter ses martyrs qui, finalement, ne choisissent pas de l'être.

Noune était une étudiante comme tant d'autres qui avait ses rêves pour se défendre du malheur social et s'échapper de l'enfermement de son pays. Les livres, puis les images du monde véhiculées par la parabole lui seront retirés. Elle sera dès lors confrontée à une extrême violence, qu'elle n'a pas choisie, par le biais de ses frères qui seront tous fanatisés par l'extrémisme et par le mari de sa sœur Souha, "émir" féroce qui, après la mort de celle-ci, entraînera Noune qui a promis à sa sœur de veiller sur son fils Hanouni, dans ses aventures terroristes à travers le monde. Ainsi elle connaîtra le pire de la violence et sera confrontée au malheur, au désastre, à la détresse, au désespoir et à la mort omniprésente. C'est comme cela qu'elle va être récupérée par l'Organisation et qu'elle fera l'impensable.

Nassira Belloula, à travers cette fiction nous oblige à voir comment cette violence peut ronger un être humain. Elle pose un regard très cru sur une réalité que nous sommes tentés d'ignorer. La force de son roman est là, dans ce cercle infernal qui conduit tout droit au néant. Elle nous met en garde contre finalement la banalité de la haine et l'endoctrinement qui en résulte. Elle nous rappelle ainsi que n'importe qui peut en être victime.

Djemina : Nassira Belloula - Média-Plus - 2008
Je peux parler de ce livre parce que son auteure me l'a fait parvenir. Qu'elle en soit ici remerciée car sans cela je ne pouvais pas l'acheter en France.

Cette remarque est d'importance pour l'ensemble de la littérature algérienne. Si on trouve Maïssa Bey, Yasmina Khadra et Assia Djebbar, par exemple, c'est parce qu'ils ont une notoriété et sont édités par des maisons françaises. Les jeunes auteurs algériens sont plus nombreux qu'on le pense et de talent. Il serait grand temps de leur faire justice. À ma connaissance, un seul titre de Nassira est disponible en France : Algérie, le massacre des Innocents (2000), aux éditions Fayard. Un seul titre sur une liste d'ouvrages déjà conséquente :

- Les portes du soleil (Poésie) - Enal, 1988

- Algérie, le massacre des innocents (Recueil) - Fayard ISBN : 2213605432, 2000

- Rebelle en toute demeure (Récit) - Éditions Chihab, Alger, 2003

- La revanche de May (Roman) - Éditions ENAG, Alger, 2003

- Conversations à Alger (Entrevues) - Éditions Chihab, Alger, 2005

- Femmes dites (Nouvelles) - Éditions Apic, Alger, 2006

- Les belles algériennes. Confidences d'écrivaines (Récits) - Éditions Media Plus, Constantine, 2006

- Djemina (Roman) - Éditions Media Plus, Constantine ISBN : 9961-922-02-6, 2006

- Visa pour la haine (Roman) - Éditions Alpha, Alger, 2008

Nassira, j'en ai parlé dans l'article Algérie-News s'en prend à Nassira Belloula, sur ce blog. C'est aussi une journaliste qui s'engage et qui prend des risques. C'est une journaliste de convictions et une auteure qui écrit aussi bien des essais que de la poésie et des romans.

Désormais, Nassira prend place aux côtés de Maïssa Bey et Assia Djebar, en ce qui concerne la défense des femmes de son pays.

Djemina c'est 22 chroniques à travers les âges, sur des destins de femmes réelles ou imaginaires. C'est aussi une ville des Aurès d'où est native Nassira Belloula. Les contes et légendes sont le terreau de ces récits qui parlent de l'histoire de l'Algérie à travers des femmes comme la vierge de Tifelfel (an 115), Sophonisbe (203 avant J-C), Dehia (an 860), Lallia (1546), Zerda (1849), Hadda (1998), Djrouta (1970), Zerfa (1980), La marquée (1970), La fille à marier (1967), La fille de la montagne Jalis (1998), l'Aïeule (2003), La femme miracle (1955), Zara (1995), La femme martyre (1997), Melha (1973), La belle des beaux quartiers d'Alger (1980). Des femmes courageuses, passionnées, martyres, violentées, rebelles, admirables.

Il faut les découvrir, au travers de ces récits parfois très courts, tous très bien écrits avec beaucoup de poésie, en même temps que plein de réalisme. Il faut aller à la rencontre de cette Algérie là, si nous voulons la comprendre mieux encore.

Djemina est le premier livre de Nassira que j'ai pu lire. Je vais de ce pas continuer de la découvrir avec "Visa pour la haine" des éditions Alpha dont je parlerai dans une prochaine chronique.

Leïla Sebbar (textes recueillis) : Une enfance algérienne -Gallimard - 1997
Le regard de l'enfance sur l'Algérie

Couverture Une enfance algérienne - Leïla Sebbar Leïla Sebbar a rassemblé 16 textes d'écrivains sur des souvenirs d'enfance en Algérie. Tous sont nés sur cette terre, avant l'indépendance. Ces regards d'enfance trouvent un angle particulier et permettent de dépasser les lieux communs, dans ce genre de démarche qui souvent cultive une nostalgie banale et suspecte. Ce sont les origines des différents intervenants qui garantissent l'intérêt des propos tenus.

Le lecteur se retrouvera dans beaucoup de témoignages. Ces fragments de vie font remonter des souvenirs enfouis à ceux qui ont vécu "là-bas" et qui se sont retrouvé exilés, loin de cette terre natale qui manque tant.

C'est avec beaucoup d'humour, comme un clin d'œil, que Leïla Sebbar ouvre ce recueil, avec "Mes enfances exotiques" de Malek Alloula. Extrait : « " 'Ttrape mon zeb, toi ! "
Largement ouvertes sur la rue, les fenêtres de notre salle de classe laissèrent passer la moqueuse et très distincte réplique d'un gamin du village qui répondait du tac au tac à notre instituteur du CM1, M. Cazscalès.
Quelques secondes auparavant, celui-ci avait, sans crier gare, interrompu sa dictée pour se précipiter vers l'une des baies, menaçant de sa grosse règle le loustic non scolarisé qui, accroché au chambranle, se gaussait, avec force mimiques hilarantes et bruits inconvenants de la bouche, de notre studieuse jobardise par une si belle journée.
" Attends voir ! Que je t'attrape ! Petit voyou ! " »

Dans "l'enfant perdu", Albert Bensoussan, alors qu'il était tout jeune enfant et accompagnait sa maman dans les rues encombrées d'Alger, se perd et se retrouve prit en charge par Sidi Lardjouz (littéralement "Monsieur le vieux") qui, en attendant que ses parents le prennent à nouveau en charge, le confie à Fatiha, sa fille. Dès lors, une amitié va naître entre le petit juif et la jeune musulmane. Elle sera brusquement interrompue :
« Quand j'y pense, cest Fatiha, la fille de ma famille arabe, qui m'a appris le folklore de ce pays où je vis et je survis aujourd'hui. Elle était très douée, même en calcul, d'un seul coup d’œil, il fallait deviner combien de galbelouzes, de zalabias et de mekrouds il y avait sur le plat en faïence, et si je me trompais, eh bien c'est simple, c'est elle qui en mangeait un de plus. Et gourmand, et même goinfre, à la longue plus question que je me trompe. Fatiha m'a appris à lire, à compter, à chanter et à rire. Parce que j'étais le tout dernier de maman qui se faisait un peu vieille et qui me perdait dans les rues, et puis mes sœurs étaient déjà trop grandes pour daigner jouer avec le morveux de six ans que j'étais. De sept ans, de huit ans, de neuf ans.

Oui, jusqu'à mes neuf ans, et ce jour où Lalla Zohra est venue à la maison voir ma mère, et elles ont parlé dans la cuisine en arabe, et moi je ne comprenais rien. Mais après sa visite, maman ne m'a plus conduit rue du Divan le jeudi, et c'est alors - parce que j'étais bien triste - que j'ai commencé à fréquenter tous les garnements de l'Alliance israélite, rue Bab-El-Oued, pour apprendre l'hébreux, la religion et me préparer à ma communion...
... Ce n'est que plus tard, très tard, que j'ai compris. A onze ans passés, Fatiha était devenue une femme et plus jamais elle ne se montrerait à un garçon à visage découvert. »

Quant à Leïla Sebbar, fille d’instituteurs, elle se rappellera à jamais ce soir d’automne où tout a basculé : « C’est un soir où la mer ne lance pas ses vagues jusqu’à la maison d’école, au pied de la montagne. À cette heure entre jour et nuit où il ne fait plus chaud, et même un peu frais, les mères couvrent de laine légère les épaules des enfants ; les filles, les garçons ont disparu derrière les rochers, ils courent toujours avec des feintes impossibles à parer. Ma mère et ses amies marchent sur une plage où nous n’allons pas d’habitude…
… Ce soir-là, je vais au pas des femmes qui parlent. La voix, je la sens à la fois plus animée dans les gestes qui l’accompagnent et plus sourde que lorsqu’elles bavardent, comme chuchotée. Il me semble qu’elles se disent des paroles graves que nous ne devons pas entendre…
… La Moscarda, c’est le nom de cette plage interdite, barrée par des roches qui arrêtent le ciel et la chaleur, renvoie l’écho des cris des enfants, et assombrit les mots des femmes inquiètes. J’entends sans comprendre le lien entre eux, des fragments échappés au secret. Des mots inconnus : ‘Aurès’, des morceaux de mots, le début ou la fin ‘mine’, d(autres dont je connaît le sens ‘gorges’, et les seuls que j’identifie avec une sorte d’apaisement, familiers, protecteurs, je ne suis pas en danger, le ton sérieux de ma mère et ses amies m’a trompée, ces mots qui me rassurent, je les entends prononcés plusieurs fois par chacune d’entre elles : ‘instituteurs, institutrices’…
… C’est le 1er novembre 1954
Des hommes en armes, fusils de chasse et mitraillettes, vestes et pantalons kaki, ils ne portent ni turbans ni cagoules, juste un foulard pour couvrir le visage, ces hommes qui surgissent à l’entrée des gorges de Tighanimine, « Arris 18 km – Batna 79 », font barrage. Le car s’arrête. Le Caïd descend en même temps que les jeunes instituteurs. Une rafale. Le Caïde tombe. Le jeune homme et sa femme tombent. Elle déchire sa robe de vichy, verte à carreaux ? des bandes pour un garrot qui arrêtera le sang. Le maître d’école est grièvement blessé. Il meurt. Elle non. Des oiseaux de proie tournent au bord du ravin. C’est la guerre. »
Treize autres textes, tous aussi poignants suivent. Allez les découvrir !

Nourredine Saâdi : Il n'y a pas d'os dans la langue - Les Éditions de l'aube - 2008
Un recueil de nouvelles qui racontent l'exil

Une séance de torture en 3 volets (Un homme nu), terrifiante, nous rappelle que les soldats français ont fait ça, introduit 13 nouvelles plus ou moins développées sur le thème de l'exil, du déracinement et de l'incontournable appel du pays qui prend aux tripes, qui bouleverse jusqu'au malaise : nostalgie du temps passé.
Un homme nu
« Puis, de subites giclées d'étincelles, des étoiles le transpercent, sillonnent ses paupières comme une rivière ignée de gemmes. Dans un ultime sursaut de violence, il mord le chiffon trempé d'immondices.
... Les éclairs resurgiront à tes yeux, et les étincelles te brûleront de ces lambeaux de scènes, de tes cicatrices meurtries, comme l'éternelle question de Job, Job des Écritures qui répétait infiniment à l'Éternel : "Mais quand je parle, ma souffrance demeure; si je me tais, en quoi disparaîtrait-elle ?" Tu sais, Job, des Gens du Livre, celui de la parabole de la souffrance qu'habitaient deux bouches : l'une pour la parole et l'autre pour le silence. »

La demeure du père
Thème éternel pour les femmes algériennes, le lieu de référence par excellence, la maison paternelle est incontournable. Meriem y retourne pour régler la succession. le temps du voyage Alger-Tunis, elle se rappelle et, dès sa descente d'avion, circule en ville comme si elle ne l'avait jamais quittée : « Lorsque le taxi remonta lentement l'avenue Bourguiba, que je reconnus d'instinct, j'ai vainement cherché la statue du président sur son cheval si petit. Les trottoirs semblaient rétrécis dans mes pupilles. Je me souviens qu'enfant je les voyait démesurément grands...
... À un virage, brusquement, nous débouchâmes sur la place Pasteur. Comment l'oublier ? Brusquement j'effleurai l'épaule du chauffeur, lui faisant signe de s'arrêter :
- Mais il n'y a aucun commerce ouvert à cette heure-ci, Madame.
Je descendis prestement, me retrouvant devant un olivier aux branches azurées par les réverbères, et ma main glissa sur son tronc. Soudain prise d'un rire intérieur, sous les yeux ahuris du chauffeur de taxi, je m'accroupis, me souvenant qu'enfant, au sortir de l'école, c'est au pied de cet arbre que je me soulageais...
... Nous arrangerons la succession en veillant à tes intérêts [ceux de sa sœur Aycha]. Je te dédommagerai de tout mais je ne veux plus qu'on vende la maison.
On n'abandonne pas la maison de son père. »
Retour à Constantine
Un texte passionné sur la ville natale de l'auteur. Des sensations vécues par tous ceux qui y retournent, l'amour chevillée au corps :
« Il arrive que, quand on pousse la porte de la maison de naissance, après une vie d’absence, et qu’on trébuche — stupéfait, abasourdi sur des tertres d’éboulis, des épaves de bois, des détritus, un terrain vague, survienne un gamin, surpris de votre étonnement, qui vous apprend qu’elle s’est effondrée il y a quelques années déjà. Le tremblement de terre — Oh, vous ne le saviez pas ? Mais où étiez-vous donc, en ces temps-là de malheur ?
Tu rêvais tant de ce retour depuis que tu avais donné vie à cette maison fantasmée dans un roman, sur le divan, dans des récits réinventés auxquels tu finissais par croire. Tu as eu besoin de sa réalité — 7, rue de Bagdad — écrite à l’encre brune sur un certificat de naissance la photo sépia de ta mère accrochée au mur de ton exil.
Maintenant, dans l’encadrement de la porte qui ne protège étrangement que de vieilles pierres, du haut de la médina, tu regardes le vide, le tragique, la démesure de ta ville. Tes mots te reviennent avec la larme : ville aérienne. La ville que tu as tant portée en toi. Ces maisons au loin, serrées contre elles-mêmes qu’on dirait apeurées, tel un troupeau quand tombe la nuit.
Ces toits ocres rongés par le soleil et la pluie sur lesquels tu cherches tes cigognes, oiseaux que chacun accueillait, protégeait, nourrissait afin que chaque année ils reviennent, en messagers du bonheur. Tu restes hébété au seuil de cette porte, ne sachant si elle est désormais là pour protéger le vide ou pour en empêcher I’accès. Ton regard s’accroche au loin au minaret du mausolée de Sidi-Rached où on te faisait brûler un cierge contre les sortilèges, ou avant toute épreuve et tout examen — ce n’est que plus tard, bien plus tard, que tu associas le nom du saint à celui de ton frère, prématurément disparu.
Tes yeux poursuivent, éperdus, les escarpements du rocher, de mystérieux signes gravés, on dirait des visages — l’image perdure dans ta tête — on dirait, on dirait... Au fond dans la vallée, la foison d’oueds enchevêtrés, affluents enlacés — veines et artères — qui ne semblent venir d’aucune source ni aller nulle part, inextricables méandres scintillant sous les morceaux de soleil. Là, le fleuve tumultueux, impétueux et plus loin, plus bas, devenu douce rivière aux eaux musiciennes, il ressurgit soudain au-dessus d’une voûte de la roche, en flots torrentueux de cascades fracassant la pierre.
Te reviennent tes frayeurs lorsque le Rhumel, objet de tes rêveries d’enfant, gronde, déborde de son lit et se précipite sur les gigantesques voûtes, sur les ravins profonds qui enserrent son cours. Les bruits assourdissants, la violence de l’écume, font trembler ta fenêtre d’où, perché sur le lit à baldaquin — le lit doré de ton grand-père — tu suis le mouvement infatigable des eaux, en imaginant ton héros de bandes dessinées Blek Le Roc descendre le Mississippi en pirogue indienne. Plus tard, Rimbaud dans son Bateau ivre, que Madame Jevackini vous faisait apprendre par cœur à l’école Voltaire.
Puis tu te mis à recopier toutes les descriptions du Rhumel dans les livres: « Resserré entre les parois rocheuses aux tons de rouille, le Rhumel coule des eaux jaunâtres», (Henriette Célarié) ! «Le fantastique dressée sur son rocher entourée des gorges du Rhumel qui l’enserrent et le protègent». (Guy de Maupassant); - «Constantine, l’étrange, gardée par un serpent, le Rhumel, qui roulerait à ses pieds.» (Alexandre Dumas).
Des dictées, des récitations. Mais tu préférais plutôt les légendes qui couraient sur ton fleuve. Ce qui se contait les nuits de veillée : l’épouvantable grotte de Kef-chkara qu’enjambe le pont du Diable, d’où le bey précipitait dans des sacs à blé les mutins, les traîtres et les femmes adultères; le Vautour noir dont l’œuf serait le rocher qui a fondé la ville — la seule ville au monde, dit-on, où les hommes peuvent regarder les aigles voler de dos, mais surtout, oh! surtout les descriptions dans Nedjma !
Tu scrutes, impatient, le ravin, cherchant l’arbre de Judée violet, le mimosa scintillant d’or, le grenadier au fruit gorgé de rubis, dont Sidi Brahim vous apprit à l’école coranique que c’était un fruit du paradis. »
Tu frances bien !
Texte universel, savoureux que tous les natifs de "là-bas" peuvent prendre à leur compte :
« C'est au cours des leçons d'histoire que les choses ont dû se compliquer. Je passe sur ces ancêtres dont on nous affublait, car personne n'y croyait trop, pas plus les juifs et les Arabes que ces Européens, maltais ou espagnols. La sonorité de nos noms, lors de l'appel en classe, attestait que nous ne descendions pas des Gaulois. »
Les dix autres nouvelles, vous les découvrirez en lisant ce très bon livre. Ne vous contentez pas de ces quelques extraits très subjectifs, ce serait dommage !

Nulle part dans la maison de mon père : Assia Djebar - Fayard - 2007
Une autobiographie bouleversante
Couverture Nulle part dans la maison de mon père - Assia Djébar 407 pages sublimes, desquelles on n'arrive pas à s'échapper et par lesquelles on pénètre dans une intimité sans jamais être voyeur, mais avec elles, grâce à elles on comprend mieux la problématique des femmes algériennes, on aborde enfin, la condition féminine dans toute sa complexité.
Disons-le de suite, Assia Djebar nous livre là une œuvre très forte qui dépasse largement le cadre autobiographique, une écriture qui sera reconnue comme un vrai chef d'œuvre. Un livre essentiel pour elle, sans nul doute, mais aussi pour la littérature algérienne, tant le propos est universel dans le monde arabo-berbère.
L'ouvrage est divisé en trois grandes parties :
- «Éclats d’enfance» qui marque les débuts de l'héroïne dans la vie,
- «Déchirer l’invisible» souligne l'adolescence,
- «Celle qui court jusqu’à la mer» marque la femme qui va vers son émancipation.
Sans oublier les 28 pages d'épilogues et de postface qui sont essentielles et annoncent un approfondissement à venir de ce gros travail d'introspection, d'analyse et de défense de la condition féminine algérienne.
La présence du père est absolument omniprésente. Elle traverse le récit et alimente la réflexion profonde. Elle permet de mieux approcher le nœud du problème, même si, surtout pour l'auteure, on ne parvient pas vraiment au cœur de l'interrogation et on a du mal à trouver l'apaisement.
Ce père instituteur laïc, résolument progressiste dans sa démarche politique, étonnamment libérateur en favorisant l'accession au savoir et à la Culture pour sa fille, tout en maintenant une vigilance de tous les instants quant à l'éducation rigoriste de Fatima qui, à 5 ans, ne peut même pas apprendre à monter à vélo avec le fils d'une de ses collègues qui habite le même immeuble de fonction. «Je ne veux pas, non, je ne veux pas que ma fille montre ses jambes !» Ce sera la première vraie blessure que lui inflige ce père qu'elle ne cessera d'aimer et dont elle sera habité, même si elle a toujours lutté pour sa liberté, pour son émancipation sociale. Une blessure «comme s'il m'en avait tatouée, encore à cette heure où j'écris, plus d'un demi-siècle plus tard !» nous confie Assia. Traumatisme profond qui lui interdira à jamais de monter à vélo.
Ce père qui voit d'un mauvais œil le livre sur la biographie de Pétain qu'a obtenu sa fille comme reconnaissance de son excellence en classe.
Ce père qui n'imposera pas le voile à sa fille comme il l'a fait pour sa femme uniquement dans le village qu'ils habitaient, alors qu'à Alger, lorsqu'ils y ont déménagé, la métamorphose de sa superbe femme en occidentale n'a posé aucune question.
Ce père qui n'hésite pas à braver les interdits coloniaux, en renversant ostensiblement les pancartes interdisant l'accès aux plages aux «indigènes», selon l'expression de l'époque.
Ce père, enfin qui dénie avec force, à un parent d'élève le droit de le tutoyer.
Assia Djebar nous fait partager merveilleusement toutes sortes d'émotions, de sentiments, à travers la description de sa vie quotidienne, aux côtés de sa maman qui la sort avec elle pour aller visiter les femmes de la famille. Cette mère belle et majestueuse, enveloppée dans son voile blanc et dont seuls les magnifiques yeux fardés sont visibles sous la voilette de fine gaze qui recouvre son nez. Cette mère la promène dans les rues de Césarée, sous le regard respectueux des hommes désœuvrés, parce qu'elle est l'épouse du seul instituteur arabe du village, pour aller au hammam, autre souvenir très prégnant de la fillette. C'est ainsi que la petite fille retiendra combien il est important d'être respectée des hommes, même lorsqu'elle se promènera seule et «nue» (façon de caractériser les femmes «indigènes» qui sortent sans voile) et gardera tout de même le regard pointé vers le sol et évitera soigneusement de parler dans sa langue maternelle, dès lors qu'elle se trouvera à l'extérieur, en présence de la gente masculine.
D'ailleurs, Fatima sera très rigoureuse dans le maniement des deux langues : l'arabe dialectal et le français. Les fonctions de l'une et de l'autre sont bien précises et le lecteur décode ainsi toutes les nuances qui y sont mises. Elles retiendra pour toujours cette différenciation, à commencer par les années d'internat au lycée de Blida.
C'est là qu'elle va dévorer des bouquins avec son amie Mag et qu'elle va faire ses premières confidences. C'est aussi là qu'elle va connaître son premier émoi, après que Mounira, une autre de ses camarades de classe, l'ait littéralement mise dans les bras d'un garçon du sud algérien, lors des répétitions d'une opérette (Les cloches de Corneville). Elle répondra positivement à l'invitation du «Saharien», comme elle se plait à le nommer, à aller partager une balade très sage à l'extérieur de l'établissement. Ce sera d'ailleurs la première transgression par rapport au rigorisme paternel et, dès lors, une phrase lancinante reviendra, tout au long du récit : «Si mon père l’apprend, je me tue…» Le lecteur s'apercevra, au fil des lignes que ce ne sont pas des mots en l'air et que l'expression sort totalement de la banalité des paroles prononcées par des jeunes gens. Ils prendront tout leur sens, lorsque la jeune fille de 17 ans, aura un acte de désespoir, suite à un affrontement avec son premier «fiancé» qui, à son tour, prétendra lui imposer ses règles inacceptables.
L'histoire prend toute son importance lorsque l'on sait que ce «fiancé» deviendra quelques années plus tard son mari pour 23 ans. Il faut vraiment que l'éducation du père, malgré les résistances, et elles ont été fortes, ait été profondément ancrée !
On le réalisera d'autant mieux que l'écrivaine, jusqu'à la dernière ligne s'interroge et cherche toujours à comprendre : ««Pourquoi ne pas te dire dans un semblant de sérénité, une douce ou indifférente acceptation : ne serait-ce pas enfin le moment de tuer, même à petit feu, ces menues braises jamais éteintes ? Interrogation qui ne serait pas seulement la tienne, mais celle de toutes les femmes de là-bas, sur la rive sud de la Méditerranée...pourquoi, mais pourquoi je me retrouve, moi et toutes les autres, nulle part dans la maison de mon père ?»
Sans doute que pour parvenir à l'apaisement, il lui faudra remettre l'ouvrage sur le métier, comme elle le dit d'ailleurs dans les dernières pages du roman. Oui, aller au-delà des 17 ans de la jeune fille Fatma-Zohra Imalayène, vrai nom d'Assia Djebar. Le lecteur attend aussi cette échéance, afin également de mieux comprendre et appréhender au plus près ce qu'est devenue cette grande dame de la littérature, membre de l'Académie Française, Madame Assia Djebar.
Oui, Madame, vous nous avez laissé là un bien beau cadeau et vous avez fait preuve d'un courage exemplaire que nous souhaitons sincèrement être salutaire. Merci Madame, vous honorez votre pays, notre pays.

La baie aux jeunes filles - Fatiha Nesrine - L'Harmattan - 2000
Une Algérie poétique

Couv La baie aux jeunes filles - Fatiha Nesrine
Nous sommes dans la très belle région de Collo où se trouve cette magnifique baie aux jeunes filles. La vie s'écoule lentement, dans le respect des traditions avec la toute puissance de l'homme et l'effacement de la femme. La petite fille, au centre de ce très beau récit, partage le quotidien de sa maman et son esprit vagabonde toute la journée, pendant que d'autres vont à l'école française. En ces temps coloniaux, le père ne veut pas que sa fille aille apprenne le français. Mère, comme l'appelle avec infiniment de respect la petite fille, va prendre tous les risques pour que sa fille fréquente l'école communale.

Au-delà de cette trame de fond, Fatiha Nesrine, avec beaucoup de délicatesse, de talent, nous livre le quotidien lancinant d'une femme confinée dans sa maison (enfermée dans ces quatre murs) et ses échappées poétiques. Le récit est parsemé de références à des légendes, des contes, des fables, de toute une fantasmagorie. Le récit est émaillé de comptines, de chansons enfantines. Mille détails, en apparence insignifiants, captent l'attention du lecteur qui ne peut plus se détacher du récit.

Les géants peuplent l'univers des enfants. Tout autant que les arbres, la végétation qui occupent la campagne et nourrissent l'imaginaire enfantin. Qui sont ces géants ? Au lecteur de l'imaginer, de le découvrir. Curieusement, le père est à la fois omniprésent et très absent du récit. Sans doute, faut-il le trouver dans le dédale des métaphores... De la même façon, les murs sont partout, sauf dans la baie, seul espace de liberté des femmes...

Les descriptions auxquelles s'adonnent Fatiha sont de pures merveilles ! Moi qui était sous un arbre du jardin, le vent dans les arbres, l'atmosphère chauffée par un généreux soleil charentais, je me suis retrouvé dans mon, notre Algérie aux milles senteurs. J'avais dans les narines la terre chaude arrosée par une pluie d'orage et dans les yeux le spectacle de l'oued qui déborde et balaie tout ce qui est sur son passage. Souvenirs d'enfance qui ressurgissent par la magie des mots.

Il n'empêche que ce récit qui ne peut être que fortement autobiographique, nous interpelle fortement sur la place de la femme dans la société algérienne, même si le discours évite avec adresse et justesse le militantisme pur et dur. Le lecteur est invité à réfléchir, à faire fonctionner son cerveau, au-delà des aprioris, des poncifs de tous bords. Comme pour la fillette, "la tête demeure l'unique espace de liberté" (commentaire de notre regrettée Najia Abeer).

Et la baie aux jeunes filles, me direz-vous, pourquoi ce titre ? Sachez simplement qu'elle est strictement réservée au femmes. Le reste, découvrez-le en vous jetant sur ce bouquin dont on a très peu parlé en Algérie. Trop peu.
À quand le prochain roman, Fatiha ?

Pour finir, je ne résiste pas au plaisir de vous livrer, en partie, ce qu'a écrit mon amie et regrettée Najia Abeer, à propos du livre de Fatiha Nestrine et plus particulièrement son sentiment sur ce mystérieux géant :

"Et puis, il y a le Géant que raconte Fatiha, l’unique sœur et non mariée de Ahmed le fou. Mais qui est donc ce géant ? Fatiha Nesrine veut bien en faire un mystère, une véritable charade.

« Et le géant ? Le vrai.
(…)
Le géant n’est pas l’olivier.
Alors, un rocher ?
Un rai de lumière concentrée ?
Une paupière, voûte ouverte, printemps de l’amandier, piège vert, blanc, irisé, halo de senteurs, refuge des nuits d’été ?
(…)
Une onomatopée ? Une harmonie de sons ? La véhémence de l’été ?
(…)
Le géant est peut-être un arbre. Le géant est sans doute la fois d’après, celle qui ne recommencera pas…
Un voilier accostant sans écueil ?
Une baie où se reposer ?
(…) Sur le rivage, le géant s’est ensablé… Sur le chemin, un figuier,
Vieux comme la Méditerranée (…) Donnent des œufs bleus, tendres… »

Et, au moment même où l’on croit deviner, l’auteur nous renvoie à la question :
« Qui est le géant ?
Personne ne le connaît. Moi, les femmes me l’ont raconté. Il y a longtemps.»


Moi, je crois avoir deviné. Mur protecteur et obstacle infranchissable, bon et effrayant géant qui, signifiant haut et fort son incontournable présence dans le silence qui tue, réduisant l’espace de liberté à cet espace qu’aucun interdit, qu’aucune loi humaine ne réussira jamais à violer : l’esprit. N’est-ce pas ce mur obstiné, ce géant qu’on ne peut approcher même quand il sommeille, qui refuse la scolarité de sa fille ? Et la fillette de se demander si elle apprendra à tuer le temps comme sa mère, des jours, des mois, des années, si elle devra apprendre à « S’abîmer en prières muettes pour des jours meilleurs ? » L’enfant qui a patienté avant même de naître patientera encore et encore jusqu’au jour où la mère décide de l’envoyer à l’école… en secret."

Cette Fille-là de Maïssa Bey - Éditions de l'Aube - 2001
Maïssa Bey produit, une nouvelle fois,
une œuvre au service des femmes algériennes


Couverture Cette fille-là de Maïssa BeyNous sommes dans une "pension de famille" où des vies en lambeaux s'étirent. Malika, la narratrice, côtoie des vieillards, des débiles, des caractériels, des êtres profondément blessés par la vie et surtout des femmes mises à l'écart de la société. Elles sont oubliées par le monde extérieur et c'est bien ça qui provoque encore et encore la colère de Maïssa Bey.

Comme dans tous ses livres, Maïssa, inlassablement monte au front pour raconter toutes ces femmes algériennes, pour revendiquer leur émancipation et faire qu'on les délivre de l'enfermement dans lequel les met la tradition et l'univers machiste.
Cette fois, le personnage central, surnommé M'laïka, se raconte, tout en recueillant la parole des autres pour nous transmettre des bouts de vies. D'emblée, elle nous prévient, avant même d'entamer les récits : "J'ai envie de dire ma rage d'être au monde, ce dégoût de moi-même qui me saisit à l'idées de ne pas savoir d'où je viens et qui je suis vraiment. De lever le voile sur le silence des femmes et de la société dans laquelle le hasard m'a jetée, sur des tabous, des principes si arriérés, si rigides parfois qu'ils n'engendrent que mensonges, fourberie, violence et malheur." Le destin l'a frappée et marquée pour la vie : arrêt de la croissance, aménorrhée primaire, estampillée "forte instabilité caractérielle", un cas qui laisse tout le monde dans l'ignorance et qui fait se refermer la coquille. Un cas bien encombrant, comme tant d'autres qu'elle finira par rejoindre dans cet endroit étrange où la vie s'est arrêtée.
Maïssa Bey, après avoir planté le décor, tant du point de vue de l'histoire de M'laïka que du "mouroir parcouru d'ombres d'êtres dans un état de décrépitude et d'hébétudes indescriptibles", nous transporte, tour à tour dans les chambres de résidents qui se confient à M'laïka. Comme pour faire une pause dans l'horreur, la narratrice fait des allers-retours dans sa chambre pour nous raconter un peu plus sa vie venue de nulle part et n'allant nulle part. C'est autant de petites nouvelles qui caractérisent les chapitres de ce poignant récit. Des mini condensés de vie qui, curieusement, ne commencent pas si mal que ça et finissent tous dans l'apocalypse.
Encore une fois, Maïssa Bey met sa très belle écriture au service des femmes de son pays. Inlassablement, elle se bat contre l'ignorance, le machisme, la tradition, l'obscurantisme. Elle nous surprend encore avec des effets poétiques et des formes d'écrit qui ne laissent pas indifférent. De cet amas d'horreurs, se dégage une grande humanité.
Maïssa Bey, signe là un nouveau livre fort, profond, émouvant et utile pour la condition féminine algérienne.

Boualem Sansal : Le village de l'allemand ou le journal des frères Schiller Gallimard janvier 2008
Boualem Sansal : Le village de l'Allemand ou le journal des frères SchillerCe livre est-il vraiment basé sur une histoire authentique, comme l'affirme son auteur ? Son propos se résume-t-il vraiment à vouloir comparer l'islamisme au nazisme ?

À la première interrogation, je réponds sans hésiter que ça n'a aucune espèce d'importance. Que ce soit vrai ou pas n'enlève ni n'ajoute rien au roman. Par contre, pourquoi Sansal a-t-il besoin de cette affirmation non démontrée pour présenter son roman ?

À la seconde question, je dois dire que je me suis demandé, tout au long de la lecture de ce roman, si je lisais bien le même ouvrage que tous ces auteurs des commentaires divers et variés s'étalant à longueur de colonnes sur cette similitude entre islamisme et nazisme et s'indignant avec force, dans un débat passionné auquel Boualem Sansal prête le flanc, comme le montrent les deux vidéos que l'on peut visionner à la suite de cet article. À croire que lui-même passe à côté de son propos !

Chacun jugera, mais j'ai tendance à penser que cette histoire n'a rien à gagner à l'exagération, à la caricature, sinon une certaine conception du marketing, si loin des ambitions littéraires. Si le village de l'Allemand existe vraiment, pourquoi ne pas le nommer ? Pourquoi l'avoir appelé Aïn Deb (la source de l'âne) et se contenter, sans autre précision, affirmer y être allé, il y a vingt ans et avoir découvert cette histoire assez incroyable ? Jusqu'à présent, aucune recherche n'a abouti... De la même façon, asséner que de nombreux nazis étaient venus gonfler les rangs de l'ALN, sans fournir de chiffres vérifiables, est quand même un peu court, lorsque l'on touche à des questions aussi sensibles. J'aimerais bien lire l'avis des historiens sur ces questions.

Je m'en tiens donc à ce que j'ai lu, en mettant de côté ce qui a envahi la scène médiatique, puisque c'est d'un roman que l'on parle. Nous entrons dans cette histoire par le biais de deux journaux écrits par deux frères : Rachel, l'aîné et Malrich, le plus jeune. En fait chaque chapitre est constitué de l'un ou de l'autre des deux journaux. Les deux frères sont nés d'un père allemand, Hans, et d'Aïcha, une mère algérienne. Ils vivent en France, chez un oncle, alors que leurs parents sont restés au pays.
Rachel (contraction de Rachid et Helmut), cadre aisé dans une grande multinationale, découvre que son père a servi dans l'armée allemande, dans les camps d'extermination, lors de la seconde guerre mondiale et a rejoint, plus tard, les combattants de l'ALN, lors de la guerre de libération en Algérie. Marié à Aïcha, converti à l'islam, le moujahid Hassan a des enfants et devient le cheikh respécté du village d'Aïn Deb.
Lors de la décennie noire, le village est massacré et les frères Schiller perdent leurs parents. C'est à cette occasion que Rachel qui est allé au bled découvre une boîte qui contient le terrible secret. À l'aide des documents qui s'y trouvent, Rachel refait le chemin accompli par son père pour comprendre. Il va être totalement détruit.
Son frère Malrich (contraction de Malek et Ulrich), sorti très vite du système éducatif et vivant de petits trafics, habite chez son oncle Ali et sa tante Sakina, en banlieue parisienne. Il découvrira ce terrible secret à la mort de son frère, suicidé un 24 avril comme ses parents pour expier des crimes de son père. Il fera lui aussi, à sa façon le chemin suivi par son père et éprouvera aussi la culpabilité. Il reste le plus positif des deux : « un jour je retournerai… et je raconterai l'histoire de Hans… je dois dire la vérité, dans la tête des enfants, elle fera son chemin ».
C'est sur ce fond tragique que Sansal aborde les questions sensibles :- le parallèle entre l'islamisme et le nazisme,- la culpabilité des descendants des criminels de guerre,- la Shoah,- la situation des banlieues françaises dans lesquelles vivent notamment des Algériens et des beurs rejetés par la France et livrés aux activistes islamistes.
L'auteur force le trait sur ce rapprochement entre islamisme et nazisme. Il a tort car en caricaturant, il décrédibilise son propos. Les cités quelles que soient les difficultés ne sont pas des camps de concentration, pas plus que l'Algérie, même si on ne peut que souhaiter une vie meilleure au peuple algérien. Ceci étant dit, ces aspects sont très loin d'être l'essentiel du roman qui est plutôt à chercher dans une étude minutieuse de la culpabilité vécue par les deux frères, chacun à leur façon. Voici, par exemple ce que dit Rachel : « Se découvrir le fils d'un bourreau est pire que d'avoir été soi-même un bourreau. Le bourreau a ses justifications, il s'abrite derrière un discours, il peut nier, il peut crâner, revendiquer son crime, que dis-je son ministère, et affronter fièrement la potence, il peut se cacher derrière ses ordres, il peut se sauver, changer d'identité, se construire de nouvelles justifications, il peut s'amender, il peut tout.Mais le fils, que peut-il, sinon compter les crimes de son père et traîner le boulet sa vie durant ? (...) Tu n'avais pas le droit de vivre, tu n'avais pas le droit de nous donner la vie, cette vie je n'en veux pas, elle est un cauchemar, une honte indélébile. Tu n'avais pas le droit de fuir, papa. (...) Hans Schiller, sois maudit ! » On peut regretter que cette analyse s'arrête à l'individu et que Boualem Sansal ne traite, à aucun moment, le problème sous l'angle du collectif. Il y avait là, l'occasion de donner plus de force encore à son roman.

Par contre, à travers Rachel, Sansal décrit, avec une minutie louable, les mécanismes de l'extermination des juifs. De ce point de vue, son roman trouve un souffle impressionnant et permet de rendre tout à fait crédible la démarche de Malrich qui, à son tour, va se saisir de cette histoire pour se hisser à un niveau de conscience remarquable, eu égard à son parcourt chaotique.
Enfin, même si je souligne la qualité de ce récit, je n'ai pas retrouvé le Sansal qui m'a ébloui avec Le serment des barbares et Harraga. Son style est plus sobre et ne donne pas lieu aux grandes chevauchées auxquelles il nous a habitués.
En résumé, c'est un bon roman, mais pas le meilleur de ceux qu'il a écrit.
Deux vidéos de l'interview de Boualem Sansal
accordée au Nouvel Observateur

Boualem Sansal : Le Serment des barbares - Gallimard
Boualem Sansal : Le serment des barbaresPour un bouquin, c'est un bouquin !
Pour un premier roman, c'est un coup de maître !
C'est l'histoire d'un flic, un flic intègre qui cherche la vérité dans un monde totalement corrompu et instrumentalisé. L'inspecteur Larbi enquête sur la mort d'un anonyme, obscur gardien de cimetière chrétien à Rouiba qui gardait des caveaux abandonnés et bourrés de drogue et d'armes. Dessous ce trafic, le GIA. A l'occasion de cette affaire, Larbi tombe sur une affaire parallèle, celle de Moh, riche entrepreneur de Rouiba également qui avait des relations mafieuses. Cette histoire algérienne, sur fond de corruption généralisée, de meurtres islamistes à tout va, de barbus, de tangos, permet de remonter aux années de lutte pour la libération de l'Algérie, au règne sans partage du FLN qui s'est imposé comme seul acteur de la révolution.
Toute passionnante qu'elle est, cette intrigue n'est qu'un prétexte à la dénonciation implacable d'un système algérien généralisé qui tue toute espérance démocratique. C'est la loi de la jungle, le règne de l'argent, la dictature de la corruption. là est le véritable sujet du livre, d'autant qu'il permet à Sansal de s'attaquer à l'institution FLN qui a noyauté la guerre d'indépendance, au prix de luttes intestines sans aucune complaisance. Les éliminations brutales de cette époque pour imposer une seule voix, n'ont pas empêché, après la guerre de libération de remettre sur le devant de la scène les factions. C'est ainsi, nous dit Boualem Sansal que ce pays s'est enfoncé dans l'absurde et la violence.
Boualem Sansal s'explique sur la naissance de cette oeuvre : "Elle a été enfantée à une époque sombre de l'Algérie, en 1984, au plus fort du terrorisme. Ça l'est toujours. J'occupe de hautes fonctions dans l'administration et cela a fait de moi un observateur privilégié. La situation en Algérie est étonnamment complexe. Les négociations menées par le FIS, le GIA se sont soldées par un processus de réhabilitation des terroristes... Le pouvoir, s'il le veut, peut mettre un terme à toute cette violence. L'Algérie, c'est le cauchemar, et sur le plan stylistique je traduis le cauchemar, la peur et la tension permanente. L'administration est cauchemardesque. C'est un régime absurde. Tout part à vau l'eau. Tout n'est qu'illusion. L'illusion fonctionne. Les intellectuels se sont tus trop longtemps. Certains s'expatrient, d'autres se font assassiner. Les intellectuels dits francophones ne sont pas aimés en Algérie. Nous sommes marginalisés."
Le lecteur est confronté à une véritable logorrhée. Un peu comme un combattant qui reste le doigt crispé sur la détente de sa mitraillette. Les mots fusent, ne laissant aucun répit et ne faisant grâce à rien ni à personne. Comme si l'auteur ne pouvait plus maîtriser son débit. Et pourtant il dit avoir "écrit ce livre très calmement, une ou deux pages tous les soirs." On imagine mal ce que ça aurait pu être s'il avait été en colère...
L'écriture est magnifique et, malgré le flot, très maîtrisée. Boualem Sansal est maître dans l'art du point virgule qui lui permet de faire des phrases d'une longueur incroyable. Les paragraphes deviennent des pages entières, d'un seul trait et c'est fascinant, tant l'impression qui s'en dégage en est forte.
Après ce sublime marathon littéraire, on se retrouve comme un sportif vaincu par l'effort et rassasié par la performance. On en redemande, tant on est emporté par la volonté de sortir de ces ornières qui enlisent l'Algérie et son peuple, alors que ce pays mérite de vivre.

Assia Djebar : Femmes d'Alger dans leur appartement - Albin Michel - 2002
Assia Djebar : Femmes d'Alger dans leur appartement Pour parler des femmes algériennes, Assia Djebar a choisi le tableau que Delacroix a peint en 1832 après être entré dans un harem de la Casbah d'Alger. 15 ans plus tard, il retravaille sa toile et la présente au salon de 1849.

L'enfermement de la femme est un thème central de cette œuvre et il n'est pas étonnant que l'auteure ait saisi cette occasion artistique pour en faire le fil conducteur des 8 nouvelles de l'ouvrage.

La première nouvelle est un ajout récent. C'est la plus longue avec "Femmes d'Alger dans leur appartement" et elle s'intitule "La nuit du récit de Fatima". En 1918, Arbia est demandée en mariage par Toumi, un de ces nombreux algériens venus au secours de la France, lors de la grande guerre, aux deux frères de celle-ci. Devant le refus de ces derniers, il l'enlève avec la bénédiction de Magdouda, la mère de la jeune fille de 14 ans. La seule fille qu'ils eurent fut Fatima. Elle va très vite avoir un demi frère puisque ses parents acceptent d'élever leur neveu Ali, fils de Hassan devenu veuf. Fatima ira fièrement à l'école française d'Aumale et un an après son départ du système scolaire sera donné au même âge que sa mère à Kacem, un homme de 35 ans, sous-officier comme son père. Elle aura un garçon, Mohammed, qu'elle va confier à Arbia qui ne se console pas du départ d'Ali pour s'engager dans la marine. Elle aura un second fils Nadir qui prendra Anissa pour femme. Il y aura aussi une naissance et là je vous laisse le plaisir de la découverte de la suite de cette très belle nouvelle.

Suivent les sept autres nouvelles :
- Femmes d'Alger dans leur appartement,
- La femme qui pleure,
- Il n'y a pas d'exil,
- Jour de Ramadham,
- Nostalgie de la horde,
- Regard interdit, son coupé.

Toutes sont attachantes, émouvantes et ne cessent de narrer le quotidien des femmes, leurs difficultés à exister, leur enfermement, dans tous les sens du terme. Au passage, Assia djebar, par petites touches nous aide à comprendre l'Histoire de ce pays.

Ce recueil est si riche qu'il n'est pas possible d'en faire un résumé exhaustif. D'ailleurs, après avoir tenté de vous le faire aimer, je vais le relire dès que je serai parvenu au bout du "Serment des barbares" de Boualem Sansal dont je vous entretiendrai bientôt. Alors, Convaincus ?

Boualem Sansal : Harraga (Roman) - Éditions Gallimard, 2005
Deux femmes algériennes face aux traditions

Ce roman m'a dérouté, un bout de temps. Le temps de m'aclimater au style de Sansal. Le temps de bien comprendre ce que sont ces fameux "brûleurs de route" - traduction littérale du titre du roman - et l'extrapolation qui en est faite par l'auteur.

Cet ouvrage est bien plus qu'un roman. C'est au-delà de cette Algérie des années islamistes. Il s'agit bien du destin de deux femmes différentes et par l'âge et par le caractère. Mais il s'agit aussi de deux femmes seules dans une société marquée par la prééminence de l'homme.

Chérifa, jeune Oranaise de 16 ans, est libre et vit dans son époque. Elle est paumée parce qu'abandonnée. Les circonstances de la vie l'amène à Alger pour chercher refuge chez Lamia, pédiatre et vieille fille, sur les conseils de Sofiane, son frère. Ce dernier a de son côté disparu pour rejoindre la France, comme tant de jeunes harraga.
Dès lors une histoire passionnante va se nouer entre ces deux femmes, magnifiques chacune à leur façon. Lamia folle d'inquiétude pour ce frère qui a déserté et Chérifa, enceinte, qui croque la vie à pleines dents et vient bouleverser l'univers quelque peu fataliste de la pédiatre.
La relation qui s'installe entre les deuix femmes est pour le moins assez épique : à la fois tendre et violente, compliquée, dérangeante pour Lamia jusqu'à présent résignée à sa solitude hantée par le passé, tout juste troublée par l'inquiétude par rapport à Sofiane et la mélancolie de sa soeur Louiza perdue au profit d'un mari fanatique et de la disparation de son frère Yacine dans un accident de voiture. Cette joyeuse pagaille semée par Chérifa va réveiller la vie de la pédiatre et sa douce folie.
Boualem Sansal reste fidèle à une écriture magnifique, riche et efficace. Dans ce livre, il raconte une histoire vraie et en profite comme toujours pour éclairer le lecteur sur la réalité de l'Algérie : islamisme, condition féminine, traditions, corruption à grande échelle, incapacité des algériens à vaincre l'ignorance et le "mektoub". Autant de raisons pour Lamia d'entrer dans des colères folles qui donnent lieu à des morceaux de littérature pittoresques où le langage fleuri rejoint le besoin de se révolter contre un système qui confine l'individu à la résignation, à la recherche des solutions immédiates du quotidien.
On comprend alors que la narratrice, Lamia, malgré une maison enracinée dans l'Histoire de ce pays, malgré qu'elle soit entourée, dans le quartier de Rampe Valée par des demeures hantées par des personnages hors d'âge, finisse par vouloir de toute son âme sauver Chérifa de ses errements, de ses excés qu'elle sait être dangereux dans cette ville d'Alger. Cette fille irritante, attachante s'impose comme étant incontournable dans la vie de Lamia et elle reste pertubatrice, fuyante, insaisissable...
La fin de ce roman est essentielle, sublime et lourde de symboles. Nous comprendrons qu'à Jamais ces deux femmes restent liées indissolublement.
Sansal, nous livre un magnifique roman où la vie est omniprésen te et où finalement et paradoxalement elle triomphe.

Maïssa Bey : Surtout ne te retourne pas (Roman) - Éditions de l'Aube, La Tour d'Aigues, 2004
Maïssa Bey : Surtout ne te retourne pasUn séisme à double sens

Ce roman m'a dérouté, un bout de temps. Il m'a fallu m'y adapter et laisser de côté les idées préconçues. Dès lors, la magie a opéré et j'ai rencontré l'univers de Maïssa Bey.

C'est l'histoire fascinante d'Amina qui décide, à l'occasion du séisme du 21 mai 2003, de disparaître de son foyer et ainsi devient totalement amnésique et se reconstruit une identité et une vie parmi les sinistrés.

Amina, devenue Wahida va se lier avec des femmes qui ont toutes une très forte personnalité, à commencer par Dadda Aïcha qui lui sert très rapidement de grand-mère. C'est autour de cette dernière et de Wahida/Amina que Maïssa Bey dresse le portrait de ces femmes courageuses qui ne s'en laissent pas conter et qui sont les premières à prendre possession du camp de réfugiés et à l'organiser. On reconnaît bien là la patte de l'auteure qui plutôt que d'avoir un discours misérabiliste sur les femmes algériennes, préfère les montrer comme elles sont en réalité : des femmes déterminées et combatives.

Je ne dévoile pas la fin de ce merveilleux roman pour ne pas en enlever la force. Il suffit juste de savoir qu'elle ne nous délivrera pas totalement du mystère. Le dénouement est bouleversant...

L'écriture est comme d'habitude précise, au service des personnages. Malgré le sujet, la lecture est plaisante et on se surprend à sourire à plusieurs reprises. C'est dire que l'humour n'est pas absent.

J'ai beaucoup apprécié la façon dont Maïssa Bey nous fait prendre conscience du poids de la tradition concernant ces femmes. En même temps, l'auteure parvient formidablement à nous convaincre qu'il faut rester optimiste quant à leur sort. C'est donc aussi un roman d'espoir pour l'Algérie. De ce point de vue, le rôle de la vieille Dadda Aïcha, femme sans âge, est fondamental puisqu'elle représente à la fois la tradition et aide au combat des femmes plus jeunes pour exister dans un monde machiste. Le symbole le plus fort étant sans doute sa détermination à faire que Nadia, une jeune fille sinistrée, puisse continuer ses études.

Ce véritable séisme, naturel et personnel pour Amina/Wahida, décrit d'une façon très réaliste, est l'occasion pour Maïssa Bey de passer en revue des problèmes de première importance pour la société algérienne : l'islamisme, la mauvaise gestion de la catastrophe, les hommes et le poids des traditions, la place des femmes au quotidien, la famille, etc...

Et si l'avenir de l'Algérie passait par les femmes !...

Poste restante : Alger (Ed Gallimard mars 2006)
Poste restante : Alger (Ed Gallimard mars 2006) " Lettre de colère et d'espoir à mes compatriotes "

Voilà bien longtemps que je cherchais dans la littérature un écho à ce que je pensais au plus profond de moi, concernant la situation dans laquelle se trouve l'Algérie. Cette fois, pas de doute, j'ai trouvé !

Pour ne rien gâcher, Boualem Sansal dédicace cette lettre, datée du 1er janvier 2006, à Mohamed Boudiaf, Président de l'Algérie de janvier à jn 1992.

Sur 48 pages, il aligne dix chapitres pour faire le tour de sa pensée sur cette terre d'Algérie. Dans un style sobre, mais passionné, il balaie toute la période écoulée depuis la guerre d'indépendance, sans complaisance, sans exagération, avec la lucidité de quelqu'un qui aime son pays et qui se bat pour que ça change. Ses armes sont des mots, mots qu'il sait manier et qu'il met au service de la cause nationale.

Le lecteur de ce blog l'aura compris, l'écho que je donne de cet ouvrage ne sera pas objectif. A lui de se faire sa propre opinion en le lisant.

Dans ce qu'il appelle le prix du silence, Sansal constate que depuis l'indépendance, les Algériens n'ont pas pris le temps d'échanger, de se parler. "Personne n'écoutait l'autre" et la vie marquée par les pénuries, l'insécurité, l'instabilité, les multiples tracas du quotidien, la promiscuité ne permettait pas de faire autre chose. "Quand on est sans voix, on est lent à la détente", clamme Boualem Sansal, sans doute pour expliquer le manque d'implication de ses compatriotes dans les grandes questions algériennes. L'auteur ne manque pas dans ce premier chapitre, et à juste titre, de rappeler la riche histoire de ce pays, trop longtemps délaissée au risque d'oblitérer l'avenir.

Pourtant, il y en a eu des moments de grâce, constate Boualem. Ils permettait l'espoir, la prise en main de son destin par le peuple algérien. Ça ne s'est pas fait parce qu'on a réprimé dans le sang, on a verrouillé, on a interdit cet espoir, y compris par l'assassinat de Boudiaf, le 28 juin 1992 par un officier de la gade présidentielle. L'espoir était ailleurs disaient les jeunes algériens qui ne pensaient plus qu'à quitter leur pays. Dans ce contexte, la multiplication inouïe des partis en a rajouté à la confusion et à la désaffection politique des masses.

C'est alors le recourt au "système D" qui prévaut, selon Sansal. Pour survivre, pour espérer, tout est bon, de la parabole piratée, à la chasse aux visas en passant par la recherche des denrées rares. Le dilettantisme des uns, le papillonnge des autres, la jalousie du voisin, ont meublé le temps au détriment de la réflexion collective et de la prise en main des affaires pour le plus grand bénéfice du parti unique, omniprésent.

Quoi de pire dans tout cela que "le temps des censeurs" ? On comprend de suite que les "gardiens autoproclamés du temple" qui sont aussi bien des institutionnels que des gens ordinaires, ne sont pas les plus appréciés. Ces personnages sont d'autant plus redoutables qu'ils sont à l'extérieur et jouent sur l'idée nationaliste pour justifier le black out. Pour Sansal, l'ennemi, c'est "le blocus de la pensée". Quoi de plus juste !

Pour Boualem Sansal, "le temps de la colère et des mises au point" est venu. On ne confisque pas comme ça la libération d'un peuple du joug colonial pour "une dictature à la Bokassa".

C'est alors que l'auteur se livre à un véritable inventaire de ce qu'il appelle "des constantes nationales et des vérités naturelles". Tout y passe, les certitudes officielles, véritables tabous, les fausses évidences les vérités qui ne le sont pas... Il est temps, dit-il, de sortir des slogans maintes fois assénés, qui n'ont pour but que de maintenir le peuple dans l'ignorance. Il est temps de sortir des approximations arrangeantes, de l'histoire officielle. En quatre temps, Sansal bouscule tout ça et invite à la réflexion :
- Le peuple algérien est arabe
- Le peuple algérien est musulman
- L'arabe est notre langue
- La guerre de libération et son histoire
Quatre sous chapitres que je ne dévoilerai pas, tellement leur lecture est jubilatoire... Précipitez-vous et lisez, vous ne le regretterez pas.

C'est au tour de la décennie noire d'être évoquée. La période 1992-1999 et l'incroyable référendum de 2005 sur la réconciliation nationale. Cette "paix des cimetières et le retour des tueurs" fait dire à Sansal "la vigilance est le premier devoir de la vie et nous en avons abondamment manqué".

Concernant la "place (de l'Algérie) dans le monde et le regard (porté sur) lui (par les Algériens)", "c'est à nous qu'i revient de donner à notre pays une place gratifiante", conclue Boualem Sansal.

Enfin, en parlant de l'article 4, Boualem déclare "la loi ne fait pas l'Histoire, elle l'assujettit" et plaide pour une "Histoire repensée". Nous autres, Français, ça nous rappelle des débats nationaux d'actualité. Comme quoi, les mêmes causes produisent les mêmes effets...

Dans le dernier chapitre, "le temps qu'il fera demain", le lecteur est convié à l'action : libération des journalistes emprisonnés, abrogation du code de la famille, vérité et justice, nouveau jugement de l'assassin de Boudiaf, vérité sur l'assassinat d'Abane Ramdan et de bien d'autres encore, vérité sur la corruption et la confiscation des bien nationaux par une caste, justice sociale, élections libres garanties par l'ONU, réécriture de l'Histoire, etc...

Encore une fois : il faut lire ce livre salvateur. C'est la parole d'un Algérien pour des Algériens. C'est un plaidoyer pour une Algérie moderne dans laquelle "nous avons à oeuvrer, il n'y a rien de plus urgent pour le moment." Vous qui avez lu ce pamphlet, faites écho à ce billet pour poursuivre le débat. Merci.